Lundi 23 janvier 2012
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Nous nous rendons à grand et fastueux mariage juif, c’est du moins ce que laisse à penser la présence de nombreuses
kippas qui s’agitent autour de nous. Il y a là Christophe dans son costume léger de tergal clair, assez mutique, ce qui peut paraître étonnant en rapportant son caractère jovial habituel à une
atmosphère normalement festive, s’agissant d’un mariage.
Nous descendons en famille de l’un des bus manifestement affrétés pour l’occasion et allons directement vers
l’amassement public où est prévue la prise d’une photo de groupe. Comme à mon habitude, je me carapate afin d’éviter la corvée, n’ayant même pas vu les mariés. Après le doublement de la prise, le
groupe compact se désagrège et je vois alors Christophe fendre la foule vers le buffet, l’air décidément sombre et quant à moi, j’attends que cessent enfin les conversations stupidement
bourgeoises que des femmes entretiennent continument autour de moi, comme des vestales psalmodiant les vers de la cupidité et de la vanité matérialiste.
La soirée s’avance face à nous. Le buffet apéritif s’interrompt pour moi du fait de la nécessité d’aller voir ce que
font Anne et les enfants. J’entre dans le bâtiment où sont théoriquement logés les invités, monte deux escaliers de béton gris en facilitant ma montée par des impulsions répétées sur les rampes
de métal orange, puis encore deux autres après un palier, puis arrive dans le couloir où se trouve notre chambre ainsi que celle d’Ilana et d’Erwann. J’ouvre doucement la porte de la
première ; Anne dort déjà, ce qui me plombe un peu sachant que nous ne sommes qu’à l’apéritif et que je n’ai rien mangé. Je la ferme encore plus adroitement pour me diriger vers la seconde
qui s’ouvre dans un souffle d’air frais. Malgré l’obscurité, je ressens la taille importante de la pièce, et je reconnais l’odeur des parquets, des échelles de bois latérales, des cordes pendant
dans le vide, de la peinture des panneaux de basket et des lignes au sol. C’est un gymnase, sans nul doute possible. Par la faible lumière extérieure passant à travers les lamelles d’aluminium
garnissant les vastes fenêtres rabattables, je constate que les lits des enfants sont disposés précisément au fond du gymnase. J’avance à pas de loup dans cette direction, au centre du terrain
entouré de murs que je devine blancs, revêtu d’un parquet ciré en effet.
A l’instant même où je peux constater dans l’obscurité la respiration régulière de mes rejetons jetés dans un sommeil
salvateur, les lumières s’allument toutes avec un effet de projecteurs de DCA ou que sais-je encore, un concert de Jean-Michel Jarre, un spectacle organisé par le parti communiste chinois… En un
mot, ça éclaire fort ! C’est alors que je vois Stéphanie, Vincent ainsi qu’un professeur d’éducation physique sautillant leur échauffement à l’autre bout du gymnase avant que de commencer à
faire du mur. Les claquements sonores des balles de tennis sur les parois résonnent dans un boucan du tonnerre. Je me dirige vers eux en courant et en agitant de bas en haut mes mains ouvertes
devant ma poitrine, dans un geste de supplication signifiant :
- MOLLO !
Y’a des gosses qui dorment ici ! -
Je me retourne vers les enfants, qui se sont naturellement réveillés dans l’intervalle et s’amusent désormais à grimper
au panneau de basket. Erwann y parvient le premier, se jette dans le panier et atterrit en rebondissant sur son lit, hilare. Ilana reste en cochon pendu en haut du panneau, se balançant toute
aussi ravie.
- Bon c’est cuit, puisque c’est comme ça, je me tire. -
Bien sûr le désir de taper quelques balles est puissant mais je me ravise, voyant Stéphanie quitter prématurément
Vincent et le professeur, en grimaçant et boitillant, souffrant manifestement d’un pied. Je tente de la rejoindre à la sortie du gymnase, dans le couloir, mais elle a déjà disparu. Je me saisis
sans trop savoir pourquoi d’un caddie vide à l’armature très éthérée et attends la venue de l’ascenseur situé à l’autre bout du couloir. D’autres personnes l’attendent semble-t-il, des Juifs peu
avenants. La porte s’ouvre dans un piaulement. Je me précipite le premier dans l’ouverture et gare mon caddie avec précision dans un coin de la cabine à la moquette rase rouge orangé, sous l’œil
mauvais d’un sectateur de celui qu’on ne nomme pas, aux pattes brunes trop prononcées. Je lève les yeux vers ses cheveux noirs ondulés, son profil haineux, le signal lumineux des deux étages qui
défilent si lentement. La porte s’ouvre enfin, et cette fois, je sors le dernier avec mon caddie, avant que de me diriger vers les bus pour le retour. Je vois Anne et les enfants monter dans l’un
d’eux.
Je m’apprête à en faire de même quand trois personnes me demandent du cash, prétextant une panne de leur véhicule jointe
à un oubli de carte bleue. Leur habillement élégant atteste de leur qualité d’invités au mariage. Problème : ni Anne ni moi n’avons le moindre sou en poche, et à ce que je vois, nous n’avons
rien du tout à l’exception de nos enfants. Ils repartent ennuyés et penauds, pas vraiment convaincus par mon argumentation pour tout dire. Quelques minutes plus tard, alors que je fume une
cigarette à l’extérieur du bus et que l’impatience du départ commence à monter en chacun des passagers, les trois compères en costume noir reviennent. L’un d’eux a des traces noires sur le visage
et transpire à grosses gouttes. Probablement a-t-il tenté de faire de la mécanique, de réparer lui-même la voiture. Bricoleur, va ! Une automobile moderne, ça ne se répare pas, c’est bien
connu ! Il m’explique confusément que le garagiste obtus ne veut définitivement que du cash, pas de chèque, qu’il faut les aider.
Je songe au fait que j’ai une Visa, qu’il me serait facile d’aller jusqu’au distributeur le plus proche, de tirer de
l’argent et de les tirer d’affaire par la même occasion, mais ce mariage m’a écœuré, énervé. Je me sens comme après une nuit pourrie durant laquelle je me serais réveillé, en ayant l’impression
de choper la crève, à chaque heure entre deux heures et six heures quarante-cinq, la fréquence s’accélérant même à la vingtaine de minutes lors des trois derniers réveils. Alors non, pas de cash,
pas d’efforts, juste le désespoir de la certitude, celle de la maladie à venir, de la fatigue alors qu’une importance échéance avait été si bien préparée.
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