Images aléatoires

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Kemennadennoù - informations

Bonjour à toutes et à tous,


Septembre 2005


Je suis plutôt né avec une machine à écrire que planté devant un PC, ce qui ne m'empêche pas de goûter la liberté de ton et d'opinion trouvée sur le ouèbe, ainsi qu'en atteste récemment la mobilisation très efficace pour le non au machin européen.

Alors, quelque peu dépité de la frilosité des maisons d'édition en termes de choix éditoriaux, je me suis résolu à ne plus passer par ces intermédiaires et livrer ma production directement aux lecteurs. Puisse mon propre "machin" vous plaire, et n'hésitez pas à émettre des remarques, observations, objections... insultes, mais aussi des félicitations qui réchaufferont mon échine meurtrie...

Kenavo ar c'hentañ !


6 février 2009


Chères lectrices, chers lecteurs,
Et voilà, s'achève ce jour la seconde publication d'importance sous forme de feuilleton (intitulé "Ar gouel diwezhañ", V. la catégorie du même nom sur ce site).
Dès vendredi prochain commencera donc un autre feuilleton, bien plus long, intitulé "L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise", que j'invite les travailleuses et les travailleurs, les capitalistes et les anti-capitalistes à lire sans retenue.
Un vendredi 13 !

15 octobre 2009

Aujourd'hui est publié le millième article de ce site littéraire (soit environ le tiers de ma production totale à ce jour, vous n'en avez donc pas fini avec moi !). Pour fêter ce seuil symbolique, je préconise le menu suivant afin de pouvoir enfin dormir :
Entrée : A-bunadh / Pall mall sans filtre
Poisson : Montrachet / Lucky Strike sans filtre
Viande : Gigondas / Camel sans filtre
Dessert : Yuriy Dolgorukiy / Pall mall sans filtre.
Et bonne nuit à toutes et tous !

Vendredi 20 novembre 2009

  La conséquence en était évidente : l’ancien Pape considérait que les régimes politiques qui viendraient à limiter ou supprimer la propriété privée, fût-ce pour des raisons de service ou d’ordre public, commettraient « une erreur de caractère anthropologique » (Centesimus Annus, n° 13, fondé sur Saint Thomas d'Aquin, STh, II-II, 66, 2, c), mais aussi Rerum Novarum de Léon XIII nn. 14-15). On est dès lors bien loin de Sollicitudo Rei Socialis, qui excluait en son point n° 41 que la doctrine sociale de l’Eglise pût être un instant regardée comme une troisième voie entre capitalisme libéral et collectivisme marxiste : il s’agissait bien d’une composante à part entière de la théologie morale.

  En effet, dans Quadragesimo anno (n° 41), l’Eglise posait clairement que « la très grave obligation qui Nous incombe de promulguer, d'interpréter et de prêcher, en dépit de tout, la loi morale, soumettent également à Notre suprême autorité l'ordre social et l'ordre économique »

  La conclusion de sa recherche théologique lui fut donnée par l’honorable Professeur Garello, fin analyste de la véritable religion du Très Saint-Père : « Jean-Paul II réhabilite avec éclat le « bon » capitalisme. Faut-il proposer le capitalisme comme modèle social ? « Si sous le nom de « capitalisme » on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est positive, même s’il serait plus approprié de parler « d’économie d’entreprise », ou « d’économie de marché » ou simplement « d’économie libre » (Centesimus Annus, n° 42) » [1]. CQFD.

 

  Et l’éthique fut jetée au vide-ordures.

  Par conséquent, l’adage était théologiquement confirmé : ce qu’argent veut, Dieu le veut. C’est en respectant ce sage précepte que le jeune homme devait se rendre au sein de la très grande entreprise, du conclave, ce monde encore inconnu mais dont le caractère gigantesque qui l’eût effrayé quelques mois auparavant ne faisait aujourd’hui que glisser sur son cuir désormais habitué. Sa visite avait été provoquée par ce qui n’était même pas une connaissance, mais la femme du big boss de sa propre sœur, en charge des relations humaines dans un monde sans âme. Il s’attendait encore à des entretiens d’embauche informels, ridicules d’incompétence, mais sans déception cette fois, puisque pour être déçu, il faut avoir espéré quelque chose. Ce n’était plus le cas. Certes les nécessités matérielles torpides le contraignaient à reprendre une activité professionnelle, mais le ressort déjà violemment détendu lors de son éviction marseillaise avait achevé de se rompre durant son chômage. Toute illusion dans une hypothétique corrélation entre Dieu et l’Eglentreprise s’était évanouie définitivement.

  Au téléphone, il s’était rapidement enquis du secteur d’activités où il allait devoir exercer ses compétences incertaines. La grande distribution : la restauration rapide mise à part, aucun secteur ne pouvait être pire que celui-là, dont la réputation délétère et probablement justifiée conjuguait irrespect fondamental du droit du travail, précarité absolue, heures à rallonge et paiement au lance-pierres. Mais il n’existait pas réellement de choix, l’état de nécessité faisant loi. Ce fut donc avec l’allant d’un condamné à mort qu’il se rendit au premier entretien.

  D’un naturel prévoyant malgré une conjoncture peu propice à la motivation et aux débordements d’enthousiasme, il s’assura auprès de l’accueil téléphonique de l’itinéraire à suivre.

  Il pesta intérieurement contre cette manie absurde qu’ont les grandes entreprises de situer leurs sièges dans des zones industrielles : la prise de note du plan dicté aurait pu remplir quelques feuillets, et sans aucune certitude sur le fait de savoir si c’était bien au 43ème rond-point qu’il convenait de tourner à gauche, ou au contraire au 44ème. Face à l’absurdité topographique, et eu égard à un trajet théorique de quarante minutes, il partit une bonne heure avant. Cela ne l’empêcha pas de se tromper de sortie d’autoroute, l’erreur persistant à raison du fait que suivaient cette fausse sortie également une quarantaine de ronds-points. L’itinéraire fut donc scrupuleusement appliqué, mais son point d’origine étant erroné, l’ensemble de l’intégrale tombait. Il arriva donc vingt bonnes minutes en retard, suant dans le seul costume qui lui avait porté chance : son vieux croisé à dominante bleue de plus en plus défraîchi, le même qu’il portait quelques années auparavant lors de son entrée dans le monde de la petite rejetonne de Dame E.

  D’inquiétantes barrières s’opposaient à son entrée dans le vaste parking de l’établissement, et il constata qu’ici encore, il convenait d’être muni d’un badge magnétique d’identification. Bis repetita placent

 

- Grésillements sur l’antenne -

 

  Je ne sais comment exprimer mon étonnement devant la paranoïa sécuritaire des grandes entreprises. C’est même à croire que toutes produisent (ou trafiquent) de l’uranium tellement les vigiles ont l’air patibulaire et tellement les points de badgeage sont resserrés. Il est en revanche amusant de noter que ces systèmes tombent tellement souvent en panne (chaque fois qu’il pleut par exemple), que les salariés passent toujours à deux dans le sas, que les badges perdus ne sont pas nécessairement désactivés, rendant l’imposante machinerie dénuée de tout effet préventif. J’envisageais le concept de sécurité dans la P.M.E. comme une nécessité relevant de l’intuition, la grande terreur de la faute qui pourrait impliquer le dépôt de bilan. Pour la grande entreprise, la notion de sécurité est plus proche de celle de Sarkozy, korrig [2] autocrate et mégalomane qui me fait de plus en plus penser à Christian Clavier.

  Ce sont les rites de la grande entreprise qui tendent à convaincre chacun des collaborateurs du caractère sacré de sa mission, tout en voulant le cantonner dans une aveugle fidélité. Ici encore, l’essentiel n’est pas tant que les procédés de contrôle et de surveillance, de sécurité, soient réellement efficaces, mais simplement qu’ils soient impressionnants, de la même manière qu’une cathédrale sera toujours plus majestueuse qu’un petit temple luthérien.

 

- Tous les regrets de la rédaction pour cet interlude lié à un mouvement de grève du personnel technique -

 

  Une fois franchis les sas métalliques, il se rendit à l’accueil où siégeaient deux opératrices apparemment plus affairées à gérer le fil ininterrompu des appels téléphoniques qu’à se préoccuper de sa propre présence. De vingt minutes, le retard se porta rapidement à la demi-heure. Lui pour qui la ponctualité procédait d’une nécessité absolue, presque vitale, se voyait ainsi torturé par le sort et une dure Destinée. 

 

  De fait, une explication malencontreuse de l’itinéraire par une secrétaire simplette et la parfaite ignorance du moindre usage par les hôtesses d’accueil le mettaient d’un état physique proche de l’apoplexie. Le col de sa chemise le serrait jusqu’à l’étouffement, et la fièvre commençait de bourdonner dans son crâne meurtri qu’un flot de chaleur envahissait peu à peu. Enfin, alors qu’il tapotait nerveusement de ses doigts le comptoir, l’une des opératrices s’enquit des raisons de sa venue trublionne. Il hésita alors sur la réponse à fournir : fallait-il poser calmement « J’ai rendez-vous avec M. Pascal A. », ou bafouiller « J’avais rendez-vous avec M. Pascal A. », du fait de cet intempestif et impardonnable retard. Comme à l’accoutumée, il prit la tangente en même temps que la voie médiane, ce qui relève d’une souplesse d’esprit assez remarquable, et opta pour un sobre « Je suis ici pour rencontrer Pascal A. ».

  L’opératrice composa ensuite un numéro de téléphone et prévint l’interlocuteur de l’arrivée de son rendez-vous. Il lui fut alors expliqué le chemin pour parvenir jusqu’au lieu de l’entretien d’embauche. Quelque peu échaudé par ses récentes expériences, il sollicita l’hôtesse sur le fait de bien vouloir réitérer ses propos en n’omettant aucun détail.

  Celle-ci, au tempérament probablement obéré, roula des yeux ronds et s’acquitta de sa tâche, ne sachant à qui elle avait à faire (on ne sait jamais…).

 

- En haut des escaliers, le bureau juste à droite -

 

  Rassuré par ces précisions et désormais certain de ne pas se perdre, il s’engagea dans l’escalier et songea à la réaction de la standardiste qui ne savait qui il était, comme tant d’autres sûrement.

 

  Il se dit qu’autant dans les P.M.E. il était aisé de connaître tout le monde, personnellement et hiérarchiquement, autant cela était impossible dans la grande entreprise, où fourmillaient les costumes cravates, les paires de lunettes, les mocassins vernis et les airs affairés. L’uniformité qui se dégageait de l’ensemble n’aidait guère à savoir qui l’on croise ou à qui l’on parle. Le mauvais goût vestimentaire étant une règle universelle, il lui semblait illusoire de ne vouloir se fonder que sur l’élégance ou la qualité des tissus portés par son interlocuteurs. Aussi bien en effet, le Président suprême pourrait-il être vêtu d’un costume de moyenne gamme, le directeur opérationnel d’une odieuse cravate Kyabi, et qu’un simple stagiaire au contrôle de gestion porterait quant à lui un magnifique costume Hugo Boss, très stretch et tendance, ayant consommé six mois d’indemnités de stage. L’habit ne fait pas toujours le moine.

  Néanmoins, il existait à son sens un détail fonctionnant presque toujours : si votre interlocuteur était un homme, grand (1,80 m et plus) et en costume, il existait de fortes probabilités pour qu’il fût cadre, le cas échéant de direction. En France, où la notion de cadre était solidement implantée du fait d’un amour continu pour les organigrammes pyramidaux plutôt que transversaux et écrasés, le cadre devait être grand. Une personne de petite taille ne devrait qu’à ses talents réels et à sa ruse l’accession à ce statut, lorsque ce dernier allait de soi pour les grandes tiges. Des études démontraient ce fait de manière indubitable (Nicolas Herpin, INSEE, 2001), de la même manière que les chances de rester célibataire étaient de très loin plus élevées pour les petits que pour les grands.


[1] J. Garello, op. cit., p. 12.

[2] « Petit nain » en breton. J’attire l’attention du lecteur de petite taille qui pourra s’indigner de l’utilisation facile et discriminatoire d’un critère de l’apparence physique, sur le fait que l’auteur lui-même est le contraire d’un géant !

Par Luc - Publié dans : L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise
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Jeudi 19 novembre 2009

Ob ich heute abend schriebe, frägte ich mich wenn ich vor dem Tür endlich käme. Une fois la lumière allumée, ma conviction fut moins forte. J’ai souri, de moi, des questions habituelles tarabustant ma minable existence, de mon incapacité à m’intégrer. Oui ! Parmi ces questions...

 

Comment rencontrer des gens ? Depuis quelque temps, je m’essaie à l’idée du mouvement géographique : refaire sa vie ailleurs, dans une sorte de délire romantique, jeuniste ou judéo-chrétien, consistant à se persuader d’une quelconque possibilité de nouveau départ. Comment les rencontrer ? Je n’imagine pas un instant un moi sûr de lui allant aborder un(e) inconnu(e) à la terrasse d’un café, grande et étonnante spécialité de certaines connaissances, par peur que les manches de ma veste en tombent. Je n’envisage pas plus une liaison amicale dans le milieu professionnel, dans laquelle il se révélerait impossible d’être réellement soi-même, sauf à hypothéquer le garde-manger dans son ensemble. La malchance veut en outre que nous soyons un cercle d’amis très soudé, lequel sans se fermer obtus n’en accueille pas moins fort peu de nouvelles têtes... Ma vie ne permet pas la rencontre : triste constat, dépit insatisfait, mais insuffisant pour tout bouleverser ou quitter.

 

Une autre question : pourquoi M. a-t-elle forci ? Cette si jolie personne, frêle, mince et idéale de blondeur et de clarté, que je vois avec les années s’enrober, en attendant la vraie robe immaculée, que mon costume noir n’accompagnera pas à l’autel... Elle s’épaissit, d’un incontestable fait. Dès lors, elle devrait se montrer plus accessible à ma concupiscence inchangée... Mais non... De la même manière que je ne partirai pas pour rencontrer d’autres gens, je n’esquisserai pas le moindre pas vers sa chère personne, par peur que les poches de ma veste s’en retournent et tombent.

 

Une dernière question pour ce soir : pourquoi E. ne m’a-t-elle pas appelé ? A-t-elle été choquée parce que je lui écrivais un autre soir de sincérité, ou s’en moque-t-elle tout simplement ? Alors je saurai sûrement la contacter, ne serait-ce que pour savoir de quoi il en retourne... Mais non... Je craindrais trop que le col de ma veste se dépiche et en tombe.

 

Allez, une dernière question pour la route... A quoi cela sert-il d’écrire, en répondant par la négative à la question titrée, sans aucune qualité littéraire, poétique, philosophique ou de tout art connu ou innommé ? En tout état de cause, je ne publierai pas, car les pans de ma veste, dont il ne restait plus que cela, viennent de chuter sans bruit avec mon moral sur une moquette douillette.

Par Luc - Publié dans : Deux ans de reconstruction (1/98-31/10/99)
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Mercredi 18 novembre 2009

Nous avons passé une bonne journée et décidons de monter sur les toits, pour la terminer hauts et rêveurs. Je crois qu’il y a là Y., S., M., A., et sûrement pas N., trop prudente, ou encore E., trop belle.

 

Je remarque surtout Y., affalé de tout son long sur la terre cuite rouge et paraissant si fatigué que son visage aux traits lourds va s’affinant alors qu’il s’assoupit le long des tuiles chaudes, à quarante-cinq degrés.

 

Il doit être derrière la corniche, S., dont la litanie des sarcasmes plus ou moins convenus s’imprime dans ses insultes incessantes et ses réactions avaricieuses, ces dernières telles que son amitié d’ailleurs.

 

M., fine de physique essentiellement, doit également se situer en retrait du bord fini du toit, admirative du sommeil de Y.

 

A. métaphorise, entre la lumière des ampoules aux pieds et les doux songes de la fièvre aphteuse. Elle se dandine mollement au son des craquements des tuiles sous notre poids, et du gémissement de la gouttière rouillé et sonore.

 

Nous voilà donc, ce gentil petit groupe perché sur les toits de tuiles rouges. La brique surchauffée par le soleil d’été pourrait sembler désagréable si n’était cette odeur de four de pierre qui sauve tout.

 

Quant à moi, je ne parviens pas à m’allonger, ni à me lever. Pour n’avoir jamais été soumis au vertige, je n’en ressens pas moins un malaise certain, comme la gouttière grise qui chaloupe insidieusement en deçà et au-dessus de la ligne d’horizon.

 

Décidément, je ne me sens pas si bien, alors que l’ambiance calme et apaisée d’une après-fête devrait plutôt m’inciter à la détente la plus méritée…

 

Invincible mal-être ; je me juche à califourchon sur l’arête d’une avancée constituant le toit étroit d’une mansarde, serrant les cuisses à rompre l’architecture. Ainsi solidement campé, le vertige va cesser.

 

Mais non. Le monde tourne et se tord de plus belle. Partis, Y. et son petit somme. Je ne vois plus à tour de rôle que les nuages et les tuiles. Envolés, S. et ses sarcasmes. Je me livre, je tourne, je vole… je chois. La terre ma mère m’accueille, à moins que ce ne soit le goudron.

Par Luc - Publié dans : Marseille (du 2/4/97 à février 1998)
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Mardi 17 novembre 2009

Que dire encore ? Après une activité passée à s'injurier copieusement, en désaccord sur la décision même, et naturellement sur son exécution... Fallait-il entendre direct lorsqu'à l'évidence indirect avait été prononcé. Toujours est-il que le résultat fut comme à l'accoutumée en deçà des espérances communes. Le commun profit passait par l'invective.

Dans cette humeur chagrine, nous tous vers une très grande salle carrelée des planchers au plafond. D'aucuns allaient se doucher dans une annexe. D'autres préféraient boire un coup, tels que moi.

Mais je déclinai la bouteille d'eau qu'on m'offrait, car je me sentis malade.

Soutenant le corps d'un bras tendu au bout duquel la main se posait contre le mur, et baissant la tête, les aliments revenaient vers ma bouche, non digérés, régurgités à la manière des ruminants. Je crachai quelques grains de riz à travers les plaques de fer trouées qui stationnaient sur le sol.

Mais cela continuait à remonter. Ma langue fouillait nerveusement les parois extérieures de la dentition et ramenait vers les lèvres toujours plus de grains de riz, quelques épluchures de légumes aussi...

 

Je vois un collègue boire de l'eau à la bouteille, et j'expulse mon riz, lorsque les rots se font plus chauds, bileux et glacés au suc stomacal. J'abandonne et pars.

 

Revenu chez moi avec soulagement, la faim s'avère bien présente. J'éprouve le besoin invincible de manger, contrebalancé par la raison qui dicte et ordonne un repas léger suite aux mésaventures digestives et gustatives de tout à l'heure.

Je suis les préceptes de la raison et me prépare à dévorer une pomme. Je me dirige vers le bac à légumes et fruits du réfrigérateur, l'ouvre... et vois de pauvres pommes, achetées l'avant-veille pourtant.

De pauvres pommes, pour les unes noircies ou brunies, un liquide putride s'échappant de leurs mille hernies ; une autre, atrocement triste, comme réduite, lyophilisée autour du trognon, un visage recevant à pleine volée un verre de napalm.

 

Mon estomac, écœuré..., se remet à envoyer des messages en tous langages, qui viennent acidement baigner mes molaires. Je fonds. Je suis si fatigué. Dormir et ne plus manger. Dormir.

Par Luc - Publié dans : Jours décisifs (du 6/1 au 5/3/97)
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Lundi 16 novembre 2009

Chercher à ne plus se moquer de tout et de rien, pour commencer à construire, à réformer, puisque c'en est la tendance. Je reproche toujours à mes interlocuteurs nocturnes d'être enfermés dans leur logique libérale et bourgeoise, alambiquée et surfaite, de n'avoir pas la moindre idée de la démocratie, ou plus exactement, de la citoyenneté. Que ne me le reproche-je à moi-même, arc-bouté sur des principes politiques et préceptes moraux pas vraiment choisis en libre conscience.

Tout cela me rappelle de mes connaissances, enfants chéris et turbulents de la tolérance, mugissant des colères impétueuses de l'intolérance sitôt que les représentations caricaturales de cette dernière s'érigent fulminantes devant leurs yeux. Pas de tolérance pour l'intolérance, qui sonne aussi faux que Trop d'impôt tue l'impôt. Et puis vit-on réellement dans une démocratie quand Suprême NTM se retrouve derrière les barreaux, pour un outrage chanté ? La disproportion de l'atteinte à l'ordre et aux pouvoirs publics et de sa sanction est flagrante (trois mois fermes, trois avec sursis).

Quoiqu'il en soit, dans un trouble mélange de révolution citoyenne et de pudeur extrême, de violence contenue et de renoncement apeuré, je sais être un homo-politicus abrupt à la pensée unique actuelle... pour mieux y substituer la mienne. Grandeur et contradiction des belles idées.

Cela étant, le principal souci du jour demeure tout de même cette satanée chaudière SD 220/05F qui s'obstine à perdre son sang sur le glacial carrelage de la cuisine, et bien sûr... à ne pas accomplir son oeuvre de chaleur.

Par Luc - Publié dans : Murs gris, ciel blanc (du 23/9 au 23/12/96)
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Vendredi 13 novembre 2009

6

 

  Il s’agissait manifestement, enfin, d’une très grande entreprise, puisque de nombreux entretiens d’embauche avaient été prévus téléphoniquement avec l’interlocutrice du moins en moins jeune catéchiste, dont le cuir se tannait à mesure que fleurissaient en lui les racines putrides de l’expérience. La période d’inactivité qu’il avait du subir lui pesait encore, physiquement et surtout moralement : la confiance, chèrement acquise dans les incessants combats menés quotidiennement contre le doute ravageur, s’était subitement évaporée lors de son exclusion du groupe. Il se sentait dans la peau d’un Monseigneur Gaillot, en charge d’un évêché qui n’existe pas [1] et ne saurait exister dans le siècle. Dès lors, comment allait-il pouvoir affronter tous ces entretiens démuni du fondement même de l’Eglentreprise : l’estime de soi, fût-elle injustifiée ?

  Il se rappela soudain qu’il avait appris à mentir avec le temps, que sa candeur juvénile, son enthousiasme puéril s’étaient éteints sous les coups de femme de joie assénés par ses congénères. Lorsque la misanthropie menace, il n’est rien d’autre à faire que de lui céder : faute de confiance, il lui suffirait de s’en parer de tous les attributs, dans cette froideur mécanique et pleine de morgue que la timidité lui avait conféré. Il serait jésuite, technocrate, efficace et profitable. Il serait l’image du serviteur aveugle du Dieu Marché, de la fidélité à une croyance, au principe divin de l’entreprise. De toute façon, il n’avait pas le choix : laborare aut occidere, la règle inverse aux idées de Cicéron pour celui qui se soumet à l’entreprise.

 

  Pourtant… Ses sympathies allaient plutôt désormais aux Grecs, aux Egyptiens, aux Thraces, aux Lydiens même : le travail avilit l’homme [2], songeait-il en se remémorant l’absence totale de réflexion, de méditation ou d’élévation de la pensée durant son labeur d’exécution marseillais. De la même manière, le chômage, dans tout ce qu’il peut avoir d’angoissant, de sclérosant, s’avère foncièrement antithétique d’une paresse conçue et représentée comme devant faciliter le vrai enrichissement d’une vie :

 

- Ô Paresse, prends pitié de notre longue misère !

Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus,

sois le baume des angoisses humaines ! [3] -

 

  Toutes ses recherches sur la théologie du travail, celui-ci y étant conçu comme un facteur d’humanisation, l’avaient convaincu de l’absurdité de cette théorie.

  Au sens du catholicisme réactualisé, cette conception trouvait sa synthèse dans l’encyclique « Laborem Exercens » (1981), par laquelle Jean-Paul II proclama sans sourciller (la maladie de Parkinson ne l’avait pas encore atteint) que « par le travail, l’homme ne transforme pas seulement la nature mais se transforme lui-même, et devient plus homme ».

  En effet, l’homme par son travail imite Dieu (le jeune homme en était arrivé à douter fort de ses capacités d’imitateur dans ce cas, se glorifiant ironiquement de bâtir en six jours quelque chose de bien plus rigoureux que cette satanée planète.

  L’utopie de la paresse devrait patienter davantage. Des contingences plus matérielles que la nourriture de l’esprit venaient en effet réclamer leur dû avec l’insistance morbide d’un huissier de justice.

  Sa période de chômage avait eu des conséquences aussi diverses qu’un tri implacable des relations amicales, un couple en déliquescence et des ressources ayant fondu comme neige au soleil (mais il se trouverait encore et toujours quelque esprit pour affirmer avec (péro)raison que tous les chômeurs sont d’irrécupérables fainéants, ainsi que le déclamait l’illuminé prédicateur apostolique Seillière avec la fougue infatigable d’un Caton l’Ancien).

 

- Czego chce gotówka, tego i Bóg chce [4]... -

 

… souffla en polonais le jeune homme. Son chômage et ses interrogations sur la foi dans le secteur professionnel avait été pour lui l’occasion d’une brève analyse de la philosophie de la liberté en matière économique, développée par l’ancien Saint-Père si soucieux d’un soc social stable (Centesimus Annus, n° 48) mais libéral.

  Jean-Paul II reconnaissait liminairement que l’individualisme forcené était la négation même de l’idée de nature humaine (Veritatis Splendor, n° 32) et que « les interdits jalonnent le chemin de la liberté (…) [et] indiquent clairement aux hommes ce qui constitue une erreur, ce qui les écarte de la vérité et de l’amour de Dieu » [5]. Avec de telles considérations, on pouvait douter du soutien apporté par Jean-Paul II au système libéral. Il se serait alors rapproché de Léon XIII et sa fameuse encyclique Rerum Novarum (laquelle dénonçait le scandale de la condition ouvrière dans la société industrielle naissante). Pour le scoliaste, il ne fallait pas s’y tromper : il s’accordait entièrement avec J. Garello et contre G. Gronbacher [6] sur le fait que le personnalisme du précédent Pape ne pouvait être rapproché de celui de Mounier ou du pauvre Père. Dans ce contexte, la liberté était pour le Saint-Père une foncière auto-détermination, touchant à l’Etre. Comment dès lors concilier un refus tout théorique de l’individualisme, la saine présence d’interdits (qu’ils ressortissent d’ailleurs du religieux, de la morale, de l’éthique ou de l’ordre public), et cette auto-détermination absolue, libre et ontologique ? Un mystère de la Religion probablement…

  Mais ce n’était pas tout : si la prétendue libre auto-détermination était le terreau de toutes les théories entreprenariales et donc du libéralisme, Karol Wojtyła alla plus loin par son encyclique Centesimus Annus, dans laquelle il reprit clairement les idées de Von Hayek, Kirzner et Mises : « la liberté est au cœur de l’économie » [7]. Et plus encore, il procédait du postulat purement libéral selon lequel l’initiative économique (« la capacité d’initiative et d’entreprise », Centesimus Annus, n° 32) au sein du marché assurait nécessairement le bonheur collectif : « Chacun a le droit d’initiative économique, chacun usera de ses talents pour contribuer à une abondance profitable à tous, et pour recueillir les justes fruits de ses efforts » (Centesimus Annus, n° 32/34), ou encore « L’homme travaille pour subvenir aux besoins de sa famille, de la communauté à laquelle il appartient, de la nation et, en définitive, de l’humanité entière ». (Laborem Exercens, nn. 7 & 10 notamment). La dialectique purement formelle développée dans le point n° 42 de Centesimus Annus (distinction entre le bon capitalisme, encadré dans un système juridique ferme (ibid. n° 48, préc.), et le mauvais) n’avait guère convaincu le jeune homme : en effet, la formule « L'Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise » (Centesimus Annus, n° 35) était on ne peut plus claire. En l’occurrence, relevait bien peu de la charité chrétienne et du principe de solidarité (confiés très ironiquement à… l’Etat dans Quadragesimo Anno (Pie XI), n° 88 et Populorum Progressio, n° 33  ! Pas à l’entreprise…) le fait de douloureusement constater que celui qui était sans talent se trouvait nécessairement privé du droit d’initiative économique par les règles du marché, et ne pouvait donc contribuer au « bien commun » : il était donc exclus, frappé de néant, et ne récolterait aucun fruit de la communauté. L’hypocrisie atteignait son comble, pensait-il, quand il releva que « tout en travaillant avec d'autres et sous la direction d'autres personnes, ils [les travailleurs] puissent en un sens travailler "à leur compte" » (Laborem Exercens, n° 15). Jolie conception pour une religion qui se voulait universaliste, humaniste et charitable. Comme disait en substance le Grand Vizir Iznogoud (membre éminent du conclave et probablement apparenté aux Médicis), « on devrait interdire la mendicité, elle incite à la charité ».

 



[1] Il s’agit du diocèse fictif de Partenia, né ex nihilo un mois de janvier 1995 sous les sables du désert d’Algérie, et dont notre saint Père fit la destination de l’évêque contestataire dans sa manière de vivre l’Evangile.

[2] V. notamment Platon in « La République », Livre V et « Les lois », III, ainsi que Xénophon in « Economique », IV et VI.

[3] Paul Laffargue, in « Le Droit à la Paresse », 1880. Quelques années auparavant, et l’influence du Second Empire ne paraît pas n’y être pour rien, on avait pourtant assisté à des phénomènes de « lutte contre la paresse » et de « retour de la morale dans l’usine », dans la conception toute paternaliste de l’hilarant F. Le Play (inspecteur général des mines et sénateur) pour qui le patron français était « un chef sévère mais juste, voulant le bien de son personnel ». J’en garde encore aujourd’hui un sourire béat, de celui qui illumine mon visage lorsque viennent à être rediffusés sur les ondes des sketches de Fernand Raynaud, Pierre Dac ou Charles de Gaulle, toutes ces vieilles choses désuètes qui conservent notre sympathie…

[4] « Ce qu’argent veut, Dieu le veut », probablement ce que disent les compatriotes de feu Karol Wojtyła depuis que le capitalisme et le pro-américanisme ont fait leur irruption dans ce beau pays.

[5] J. Garello, in « La Philosophie de la liberté chez Karol Wojtyła », revue « Liberale », supplemento n° 9, déc. 2001.

[6] In « Beyond Self-Interest. A personalist approach to human action », Center for economic personalism, Grand rapids, 2000, pp.64-65.

[7] J. Garello, op. cit., p. 10.

Par Luc - Publié dans : L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise
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Jeudi 12 novembre 2009

Rétention... C'est le seul mot qui me vient à l'esprit durant cette matinée de malaise. Est-ce l'effet magique du vin blanc de Sèvre et Maine, copieusement ingurgité la veille au soir ? Très probablement, tout autant d'ailleurs qu'il me remet en mémoire de nombreux souvenirs.

Ces soirées aixoises se passaient à boire jusqu'à plus soif, à rire, vrais et chauds les amis autour d'une table ! C'était aussi l'époque des insolences étudiantes, lorsqu'en travaux dirigés de droit civil, en maîtrise, à la question que me posait Madame Pancrazi-Tian, je débutai ma réponse, en imitant le ton de Serge July, par la phrase « En l'occurrence, j'crois qu'c'est clair, et y compris au niveau du... (sujet abordé). D'ailleurs, Carbonnier (Libé) l'a toujours dit... », tout en tentant de conserver mon sérieux, ce qu’Arnaud [1] avait bien du mal à faire à mon côté, en se mordant les lèvres. Ou encore cette autre fois, en travaux dirigés de procédure pénale, toujours en maîtrise, lisant un commentaire d'arrêt rédigé par mes soins, je ne parvenais plus à décrypter ma propre calligraphie, à quelques lignes de la fin... Alors je m'excusai auprès de l'assistante en invoquant le froid de mon appartement, qui avait rendu mes doigts gourds (!), et en concluant à propos des dernières lignes, « De toute façon, ça ne devait pas être bien important... ».

 

Décidément, tout me revient... Cette soirée à Saint Chamas où les deux frères Lagavardan se roulèrent des minutes entières dans la poussière, de rire, suite à une intervention hilarante de notre ami Tristan dans une partie de Fizz-Buzz. Celui-là ! Le seul qui ait jamais pu décrire Donald Duck dans le jeu Taboo...

- (N.B. visant à faire deviner un mot sans en employer les composés, ni pouvoir s'aider de mots contenus dans une liste détaillée sur une carte tenue par un joueur de l'équipe adverse, muni d'un buzzer pour signaler les irrégularités éventuelles) -

... comme « une espèce de Mickey avec un gros bec ». Au même jeu, navré de la nullité affligeante de son partenaire à l'intelligence peu éveillée ce soir-là, Tristan s'échauffait pour lui faire deviner le mot « Boisson » ; finalement très agacé par l'air interloqué de Jean-Loup, il lui admonesta un virulent « Mais merde ! Qu'est-ce que tu bois quand tu bois ? », de cette voix traînante mêlant le vin et  la fatigue, que nous aimons tant.

            D'autres souvenirs reviendront certainement dans l'avenir, mais pour le moment, un vrai sourire m'empêche de continuer...



[1] Arnaud Lagavardan, désormais surnommé inspecteur Lavardin.

Par Luc - Publié dans : Vivre... par dépit (du 24/6 au 20/9/96)
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