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Images aléatoires

Kemennadennoù - informations

Bonjour à toutes et à tous,


Septembre 2005


Je suis plutôt né avec une machine à écrire que planté devant un PC, ce qui ne m'empêche pas de goûter la liberté de ton et d'opinion trouvée sur le ouèbe, ainsi qu'en atteste récemment la mobilisation très efficace pour le non au machin européen.

Alors, quelque peu dépité de la frilosité des maisons d'édition en termes de choix éditoriaux, je me suis résolu à ne plus passer par ces intermédiaires et livrer ma production directement aux lecteurs. Puisse mon propre "machin" vous plaire, et n'hésitez pas à émettre des remarques, observations, objections... insultes, mais aussi des félicitations qui réchaufferont mon échine meurtrie...

Kenavo ar c'hentañ !


6 février 2009


Chères lectrices, chers lecteurs,
Et voilà, s'achève ce jour la seconde publication d'importance sous forme de feuilleton (intitulé "Ar gouel diwezhañ", V. la catégorie du même nom sur ce site).
Dès vendredi prochain commencera donc un autre feuilleton, bien plus long, intitulé "L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise", que j'invite les travailleuses et les travailleurs, les capitalistes et les anti-capitalistes à lire sans retenue.
Un vendredi 13 !

2 mars 2009

Bonjour à toutes et tous,
Un petit message pour remercier les désormais plus de 60000 visiteurs sur ce site austère et déplumé, qui ont lu la bagatelle de plus de 260000 pages. Jamais je n'eus espéré une telle patience, un tel intérêt. Gratitude éternelle.

Vendredi 3 juillet 2009

7

 

  Les brefs rapprochements de sous-sol entre les deux collaborateurs n’empêchaient pas les pensées profondes de surgir dans l’esprit du plus jeune. Il constatait bien ce qu’était en vérité son interlocuteur dont il entretenait bien le caractère mielleux et perfide par une hypocrisie sans borne. De ces hommes qui vivent de la même manière que celles-là, mais bien moins haut perchés, je ne saurais que trop dire : ils ne valent pas les quelques minutes qu’on leur consacre. Il aurait eu envie de clamer « Lève-toi, camarade ! Réveille-toi, mon frère ! »… mais le couinement des tourbillonnantes girouettes faisant feu de tous gonds rouillés de conformisme aurait recouvert sa voix sans conviction. Lorsqu’il est si difficile de se résoudre à balayer sous son propre toit, seul un sourire tordu de honte peut se faire jour sur le visage de celui qui eût aimé savoir refuser.

  La certitude affichée de ces gorges gonflées d’orgueil de roitelets futiles n’est somme toute que bourgeoisie d’hydromel… Oui, il s’agit bien d’un jeune avocat, d’un interne futur médecin, ou de tout autre être supérieur… Il s’agit bien d’un avocat qui comme un fétu de paille ne fait que suivre le vent imprévisible, tournant et retournant vainement sur lui-même, la bouche et le rectum savamment, gourmandement entrouverts.

  Dans ce que le jeune homme croyait son métal se formait une bulle, un défaut de fabrication qui menacerait toute la structure si une forte pression devait s’exercer sur ce point faible, en totale contradiction par rapport à la norme ISO 9000. Pour sa propre pièce, imaginée monolithique, moulée d’un seul bloc, il s’agissait de la fusion interne, de l’emportement non maîtrisé qui tranchait si vivement avec sa froideur habituelle. Mais cette fois, devant cet être, il ne fut plus question de calme ou de colère, mais d’un dépit si profond, d’un tel écœurement devant la bêtise empreinte de duplicité, que toute réaction s’avéra impossible. Il avait toujours exécré les girouettes, volatiles grinçant à tous les vents en offrant à ces derniers leurs croupions habitués.

  Notre jeune disciple ne laissait de s’étonner du fonctionnement de son aîné, tout de rondeur et d’obséquiosité devant ses supérieurs, et faisant preuve d’un dirigisme sans nuance mêlé de mépris à l’égard de ce qu’il considérait comme ses subordonnés, dont notre prosélyte. De manière notable, il lui prenait de laisser sur le bureau de ce dernier de petits papiers jaunes munis d’une bande autocollante dont les mentions manuscrites souvent abrégées impliquaient qu’il devait s’acquitter de telle ou telle tâche, sans la moindre qualité relationnelle ni même la simple politesse d’usage.

  Lors de ce parcours initiatique, le conflit poursuit sa recherche en pleine lumière, pour finalement conquérir notre néophyte. Anéanti devant la stupidité et avalé par les spirales de la bêtise, il ne voulut faire preuve que de logique, se plaçant ainsi sur le terrain de son aîné, lorsqu'il eût fallu n'être qu'intelligent. Cela s'oublie vite ; non le conflit, lequel s'enracine comme du chiendent, mais l'intelligence, la vertu rare des journées blêmes. La déception était à prévoir : de cette lutte, il ne pouvait rien attendre ni gagner. Alors il allait composer pour se faire... assimiler, tel une flaque sur la terre battue. Il serait bu et digéré... Et dire qu’il n’était ni calice ni ciguë...

  L’intelligence manque dans la PME, mais aussi l’art, celui de et à vivre, d’aimer (pas nécessairement dans la conception d’Ovide)… Le froid le saisissait de plus en plus, et il avait renoncé à empêcher ses jambes de tressauter nerveusement, avec tout ce que peut avoir de désolant le fait que les pensées ne vinssent pas, qu’il restât paralysé devant l’absence de tout dans les PME. Alors il chanta :


- La chanson du disciple -

 

J'auraisvouluuu... êtrunarrtiiiiiissteuu !

 

  De cette sorte qui éclairait Montaigne et La Boëtie, charger le fardeau et le baluchon, le capuchon et le manteau, vers d'autres contrées pour... rencontrer. Mais je ne me suis pas laissé de temps pour le voyage. Sinon physiquement, du moins aurais-je pu faire l'effort de le faire en tout esprit, jonglant en troubadour avec force métaphores et courant baladin intelligent tout le long de la parabole étoilée de la poésie...

 

C'est beau, hein ? Pour une fois qu'c'est beau...

 

… disait F. Hadji-Lazaro avec une invraisemblable justesse de raisonnement dans l’introduction de sa magnifique chanson « Punkifiée » en version live -

 

  Mais mes relations au beau sont plutôt troubles et non exemptes de vices. La vertu m'est un mot parfaitement étranger et, quoiqu'il en soit, contingent. A défaut de voyage et d'art poétique, que restait-il ? Le travail, exécuté avec conscience et sans passion, enrubanné d'allègre finance. Jésus, que ma joie n'empire pas !

  C'est amusant de ressentir la maladie qui s'insinue doucement. Par la fatigue tout d'abord, puis par la lourdeur des membres, une faim inattendue, des frissons...

  Allez, j'arrête là, sinon on va finir par me traiter d'hypocondriaque, ce que je ne suis pas. Simplement, le concret m'épuise. J'aimerais pouvoir vivre sans avoir à prévoir, réserver francs et opinions, mettre de côté l'argent et le désir, remiser épargne et rêves au placard...

  Jeux de mots, c'est tout ce qu'il reste lorsque la langue et la cité sont déclinantes. Odoacre, Sidoine Appolinaire ou Zosime ne me contrediraient point, eux qui maniaient avec pompe la morgue formelle, le luxe suprême étant de ne pas être entendu de par la richesse des formes développées du discours.

  Les Parnassiens, fougueux et infatigables versificateurs riches, ne marcheraient pas plus contre moi, ni moins que les auteurs de la Nouvelle Vague, pour des motifs semblables à ceux de leurs illustres ancêtres.

  La recherche de l'esprit dans la forme, souvent au détriment du fond, signale tel un phare naufrageur la fin d'une civilisation. Les Grosses Têtes ont bien trop de succès pour que l'avenir démente mon augure, mais... nemo judex in re sua...

  Je cherche dès lors à déceler dans le ciel une ombre de lumière, mais la nuit venteuse et humide paraît éternelle, dans son absolue compatibilité avec la vie, qui est celle que j'ai choisie, après tout...

 

  Puis finie la chanson, une fois de trop, un message, qui lui semblait adressé depuis une éternité mais qui ne le concernait en rien. Le cerveau gourd, il se jeta sans vanité ni regret dans l’agacement torpide. Par-là, il réussit à se saisir d’une idée de vif-argent qui l’avait frôlé peu de temps auparavant : déblayer, défricher le superflu, et brûler le chiendent qu’il rejoignait désormais contre sa volonté. Puis partir, ou plus exactement revenir, pour avoir eu la sensation si nette de s’être fourvoyé sur un chemin erroné. Mais alors ses yeux s’alourdirent : aurait-il un jour le courage à la colère ?

 

  Non ! Cette fois, je ne suis pas d’accord ! – dit-il en haussant le ton, tout en ne laissant pas filtrer la stupeur que put engendrer chez lui un tel comportement. Parce que, pour le coup, les conséquences de cet emportement longuement mûri lui étaient connues. Pourtant il l’avait fait, à juste titre semblait-il. Oser la rébellion relevait de l’impensable la veille. Piquer de contradiction même, procédait de l’utopie. Alors il l’avait fait, pétri de fierté valeureuse. A ce moment, unique entre tous, durant lequel la force, la gloire, l’argent et les femmes lui souriaient amicalement en désormais dévoués alliés… le réveil sonna. Scrupuleusement, il suivit le chemin habituel, se livrant aux mêmes rites, aux gestes identiques, préparant minutieusement ses affaires, soignant sa tenue pour le seul regard de ceux qu’il avait défiés dans ce rêve de grandeur.

  Mais il était petit et lâche, n’osant la défiance que dans un bienséant douzième degré (parfois 13 ou 13,5 °, jamais 11 ou 11,5…) inaudible… tel que lui. Réexécuter sans cesse les mêmes gestes déliés, les mêmes mouvements de cordes vocales, revenait à définir le matin, peuplé d’humeurs et de sourires jaunes, meublé de services et d’avilissement pour le reste de la journée. Que n’avait-il pas ce courage (cette inconscience ?) d’affirmer froidement : « N’ayant ni dieu ni maître, je ne te suis pas plus soumis qu’à un autre. Tu exécuteras toi-même ta tâche. ». Mais non… Il obtenait un résultat à l’identique, même en utilisant tous les moyens détournés de fourberie, d’astuce mensongère et de dévoiement dont la nature et l’expérience l’avaient progressivement enrichi.

  Le danger venait de ce qu’il éprouvait quelque difficulté à résister au bavardage. Ayant remarqué que la vie se limitait à une inconsistante cycloïde, à quoi servait-il de se battre pour remonter une pente, laquelle, soit dit en passant, pouvait tout aussi bien s’analyser en une descente ? Alors il se laissait aller le long des vagues stupides, des événements vains, pour être si atone qu’il ne ferait plus la moindre concession… Peine perdue, la contestation n’entrait pas dans son schéma de fonctionnement. L’autre méridional, ne remarquant nullement le trouble, continuait sur sa lancée autoritaire.

  L’autoritarisme fut toujours la qualité première des jeunes ambitieux aux dents longues, les old-fashioned golden-boys of the eighties… Mais le jeune homme trouvait que le garçon en or avait vieilli en ce début de millénaire et l'affaire était désormais simple, mais d'un goût douteux. Il rêva un petit groupe de marcheurs du dimanche, dont l'un des membres s'était extrait, visiblement en proie à l'urgence. L'homme était de petite taille et corpulent. De son survêtement intégralement gris foncé s'échappait une face rondouillarde et mal rasée aux tempes de laquelle trouvaient leur origine quelques filets de sueur. Les cheveux épars s'avéraient quant à eux frisés, bruns et gras. L'homme courut au sommet d'une butte, se cacha derrière un bosquet, s'accroupit et... fit ce qu'il avait à y faire. Une main s'extirpa alors du buisson, s'emparant d'une large feuille de rhubarbe... dont il fit usage comme il n'est pas nécessaire de décrire. Paraissant constater avec douleur le résultat de son action, il se rendit bien compte qu'une feuille ne suffirait pas. On vit d'abord cette main chercher d'autres végétaux aussi larges, épais et agréables que la rhubarbe. Puis l'on fixa le visage, à son tour décelé, pour se pénétrer de l'effarement du regard scrutant chaque pouce de terre alentours. A quatre pattes maintenant, il avançait en arrachant nerveusement les petits brins d'herbe dont qui savait s'il n'espérait pas s'en constituer un emplâtre ! Se dirigeant vers le soleil qui surplombait la butte, il offrit à tous la pitoyable image de son postérieur merdeux et sans recours. Quel rêve ! Il marchait vers le cabinet en y repensant, interrogé par la vision de ce type qui allait vers les sommets, vers le soleil, tout là-haut et loin du groupe dont il était originaire, mû par une force irrésistible... Il n'empêchait que cet homme si haut placé se trouva fort embarrassé de ne pouvoir laisser à ses ex-congénères moins ambitieux, moins pressés, que l'image d'un cul sale…

Par Luc - Publié dans : L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise
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Jeudi 2 juillet 2009

Le tremblement m’a repris devant ces couples enfantant, d’autres couples heureux, d’autres couples détruits... Les ondes chaudes de l’alcool infusent mon dos, de manière diffuse, montent le long de la nuque pour s’installer sur les pommettes, les tempes. Le nez coule et grogne de son obstruction.

Maintenant, des courants électriques circulent violemment de l’omoplate à l’auriculaire, du côté droit. Je lutte conte ces yeux qui voudraient se fermer ; je ne saurais dormir à cet instant.

Je voudrais simplement sentir ton corps à mes côtés, ses mains décidées masser les nœuds additionnés de mes muscles emmêlés.

 

Je n’avais pas vraiment quoi que ce soit à dire ce soir, sinon que d’avoir croisé la course immobile d’une fiole d’huile de massage m’a encore rappelé à ton corps.

Par Luc - Publié dans : Chair (du 15/10 au 31/12/01)
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Lundi 29 juin 2009

En cette nuit sombre, les Schtroumpfs et moi-même sont attablés silencieusement. C’est bien une ambiance inquiète qui règne pour ce dîner, que même les vertus euphorisantes de la salsepareille ne parviennent à atténuer. Quel peut-être l’objet de cette angoisse palpable chez les petits hommes bleus ? Je me retourne vers le Grand Schtroumpf, qui ne cesse de produire des sons étranges, des « Hem », des « Hum hum », des « Mmm... ». Je vois son œil rond, énorme et injecté de sang, s’agiter d’une lueur lacrymale lorsqu’un Schtroumpf lui adresse respectueusement la parole. Il dodeline de la tête, et continue d’émettre les borborygmes inquiétants. Son visage vacille souvent vers l’avant, entre peur et sénilité, Parkinson et Alzheimer.

Soudain un autre son, un sifflement strident mais étouffé provoque l’animation générale et la levée en masse des petits Schtroumpfs qui se précipitent hors de table jusqu’à la clairière voisine. Je suis encore dans le sous-bois lorsque je constate qu’un cercle lumineux se révèle concentrique sur le groupe des Schtroumpfs, que rejoint bientôt le Grand Schtroumpf. Tous sauf lui lèvent alors le nez au ciel et gèlent peu à peu. Si leurs bonnets et pantalons blancs restent de cette couleur, le joli bleu de leur peau vire rapidement au blanc, un blanc de plâtre mal lissé, une minéralisation peut-être plutôt qu’une cryogénisation. Peu après, je ne vois plus que des statues dépolies baignées de lumière, les jambes fléchies et le regard probablement planté dans les cieux noirs, puisque je n’en décèle plus que les cous et nez. On dirait presque une rangée de pâles menhirs, un soir de lune dans la lande de Quiberon. Le Grand Schtroumpf déjà chenu se blanchit néanmoins encore plus, la taille de son œil augmente encore et il pousse un dernier « Hum hum » angoissé avant sa complète pétrification.

 

Il me faut donc partir, en bénissant ma haute taille de m’avoir empêché de progresser dans le sous-bois aussi vite que les Schtroumpfs, car dans le cas contraire, le rayon lumineux circulaire m’aurait peut-être atteint aussi.

 

Deux baisers sauvages échangés avec deux inconnues plus tard, le jour s’est levé. Je garde en mémoire les événements de la nuit passée, puis la rencontre avec cette fille aux longs cheveux frisés auburn, qui me souriait sans mesure dans des poses alanguies lorsque les premiers rayons de l’aube m’ont mordu et interrompu, puis sur le chemin avec cette jeune fille brune coupée au carré qui s’est fougueusement jetée sur moi dans le halo trouble du petit matin languide pour m’embrasser comme un adieu. Le soleil est haut dans le ciel maintenant et je dois rejoindre le bureau d’incorporation.

Je gare ma vieille Métro Sport sur le parking de terre sèche, la ferme, puis entre au bureau. Je suis déjà habillé en kaki, comme à mon habitude, de pantalons de treillis et d’un tee-shirt TTA. La pièce est immense, surmontée d’un dôme de verre imposant, où courent de multiples escaliers circulaires, découpant la lumière en cercles concentriques. Cela me rappelle les pauvres Schtroumpfs de la nuit. Accoudé sur une rampe chromée, je prends ma respiration et me prépare à me diriger vers le bureau pour finaliser mon incorporation.

Je m’aperçois alors que j’ai oublié mon sac dans la voiture. Me maudissant de mon inconséquence, je prends une inspiration encore plus forte, faisant saillir mon torse à défaut de mes pectoraux de poisson plat, et marche calmement vers la sortie, d’un pas lourd et cadencé certainement très impressionnant. Je me sens grandir d’ailleurs à mesure que je m’approche de la porte auréolée d’une lumière vive. Celle-là s’ouvre d’ailleurs seule, à ma grande surprise, puisqu’elle n’est pas électrique. Non pas ! Quelqu’un vient de l’ouvrir : un homme minuscule, une cinquantaine de centimètres tout au plus, que je ne vois que de dos, du dessus. Je prononce un merci clair mais peu amical, militaire en un mot. Je me rends compte à ce moment que le nabot brun n’ayant pas daigné se retourner suite à mon remerciement porte un uniforme bleu marine et une casquette de la même couleur, mais dotés des cinq lignes des colonels. Cette taille infime et la couleur de l’uniforme me renvoient encore aux Schtroumpfs défunts, au Grand Schtroumpf infirme. Il n’a pas réagi à mon assaut de mépris, sort et se dissipe vite dans la poussière.

Je regagne ma voiture, y prends mon sac, reviens et me retrouvé encore accoudé à la même rampe chromée pour reprendre un souffle court, ainsi qu’un courage à deux mains.

J’y suis, je me présente au bureau, mon nom était bien sur les listes, on m’invite à poursuivre en passant la ligne de démarcation jaune peinte sur le sol clair.

Je m’aperçois alors que j’ai à nouveau oublié mon sac, par terre à côté de la rampe. C’est un signe. Je ne peux poursuivre. Oublieux de mon angoisse obsessionnelle de bien paraître, c’est piteux que je m’en retourne, prenant mon sac à la volée et regagnant mon véhicule sous le soleil de plomb, un ciel bleu schtroumpf, et le rêve de retrouver des baisers sauvages.

Par Luc - Publié dans : Nevezintoù (nouveautés) - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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Vendredi 26 juin 2009

  Ce dernier, la trentaine établie, n’était, aux dires mêmes de l’ensemble de l’équipe et en son absence naturellement, pas un foudre de guerre en matière de disponibilité et d’esprit de service. Marié et deux enfants (rien à voir avec l’excellente série new-yorkaise donnant lieu aux ébats de la famille Bundy et de la sublime Christina Applegate), la voix traînante du lyonnais, une timidité dévorante qui le rendait souvent pivoine, étaient les caractéristiques qui définissaient le mieux ce personnage. Il était plus particulièrement chargé de l’intégration du novice dans le milieu professionnel et des points nécessaires aux recadrages successifs dans l’activité sacerdotale de celui qui avait choisi de porter la croix du droit.

  Pour le jeune homme, marri de ces entretiens informels de « recadrage », ce dernier mot était une abomination sémantique. Au-delà de sa signification réelle, il s’interrogeait sur son étymologie. Si ce mot venait du substantif « cadrage », il fallait l’entendre d’une mise en place du sujet par rapport au cadre du viseur d’un appareil photographique ou d’une caméra (qui a dit dans la ligne de mire du supérieur hiérarchique ?), sans s’étendre sur ses autres sens, liés à l’imprimerie ou au soutènement des galeries. Si en revanche, ayant pris le préfixe <re-> indiquant une nouvelle fois, il était issu du verbe « cadrer » (être en rapport avec, concorder), il signifiait un accord hiérarchiquement imposé sur le travail à faire : remettre en accord, re-concorder. Dans les deux cas, que le viseur sanctionnât l’interpellé ou que l’accord fût imposé, il existait nettement une situation de subordination dont toute déviance eût entraîné la mort professionnelle. Il convenait donc de pas sous-estimer cette notion de recadrage, notamment lorsque l’on s’en trouvait le malheureux objet. Il ne tombait pas dans le piège fallacieux de l’intérêt organisationnel, de la bonne marche du service. Pour l’Entreprise, il le savait, un recadrage n’était en aucun cas un acte collectif visant à une amélioration quelconque, mais bien un danger individuel et immédiat. Fort heureusement, l’avocat chargé de ces basses œuvres s’avéra plus gêné encore de cette mission inhabituelle que son apprenti… Son avenir aurait pu être tracé linéairement, en vue de l’association future aux destinées du cabinet une fois la quarantaine atteinte, si n’avait existé son plus jeune collègue aux dents longues.

 

  Il s’agissait d’un méridional ayant soigneusement gommé les effets hilarants dans un prétoire bourgeois de son accent originel. Sans jovialité aucune, l’homme attendait ombrageusement que survienne enfin la trentaine libératrice, garante du sérieux et de l’expérience indispensable à toute promotion dans un secteur qui ne serait pas le commerce. Il roulait évidemment en Golf GTI, mais s’était adapté à la couleur lyonnaise en adoptant un gris métallisé bon teint au détriment du rouge vif Canebière plus connoté. Ses chemises souvent canari contrastaient toutefois étrangement avec les modes vestimentaires abordées plus haut. Le café était son plus fidèle allié, avec le présentéisme absurde. Il fumait aussi… Le problème étant qu’aucun des associés n’avait versé dans le tabagisme d’une part, et que la nicotine manquait souvent de manière intenable à notre avocat d’autre part, il se réfugiait hors le cabinet pour se livrer à l’acte innommable. Pour sûr, faire un tour du pâté de maisons, une cigarette à la main, en plein été, voilà une pause bien agréable… mais une fois la froidure humide revenue (vers début septembre à Lyon), il n’en allait plus de même. Alors la feinte totale : les paliers des escaliers de secours menant au parking souterrain de l’immeuble, où notre néophyte le rejoignait quelquefois. Comment ce dernier aurait-il osé fumer dans le bureau nu qu’on lui avait gentiment mis à disposition, lorsque même les établis n’en auraient pas eu l’idée en présences des Pères associés ? Dès lors, lui aussi se fondait dans les parois, dans une hébétude pas vraiment sereine.

 

  De retour dans les entrailles, dans les sous-sols, je m’assois, excédé mais impotent. Tel un animal effrayé, chaque bruit me fait bondir. Alors je m’accroupis pour être prêt à la fuite ou au détachement devant l’imprévisible. J’ai cru à ma violence quand il ne s’agissait que de dépit.

 

  Paralysé, tentant d’accélérer le mouvement, je ne parviens qu’à trépigner sans raison. Certains jours voient l’entendement succomber à l’oppression intérieure.

 

  J’avale avec hâte une dernière bouffée de fumée, pour m’offrir une maîtrise de la chose… en vain. Je tourne enflé, à une vitesse folle, rotativement à un axe désordonné. Je dois regarder le ciel… Il le faut… mais inexorablement il m’échappe et mon nez s’écrase sur la paroi métallique qui accueille ma chute.

 

  Le tabagisme… Il était alors pourchassé par delà le monde civilisé, plus que les terroristes, les chauffards (ces « barbares » selon le Chi, que l’on classait donc entre les terroristes et l’homme criminel de Lombroso selon la mode de l’époque… Hurluberlubuesque !), les criminels et la raison.

  Le jeune homme s’amusait de ces publicités radiophoniques pas si bêtes par ailleurs. Notamment, le docteur Anne Borgne, tabacologue (il ignorait l’existence de cette spécialisation) avait déclaré sadiquement : « lorsque vous êtes dans une soirée et que pris par votre addiction, vous devez aller rejoindre les quelques autres pauvres fumeurs sur le balcon par moins cinq degrés… ». Il le savait et l’assumait, cet ostracisme américain, ce qui ne l’empêchait pas de temps à autre de revendiquer sa liberté par la violation consciente et jouissive des interdits. Il s’accordait avec ce médecin en revanche sur le fait qu’une personne ayant au moins une fois manifesté, même en plaisantant, le désir d’arrêter de fumer ne serait jamais plus en état de « fumeur heureux ». Pour sa part, il demeurait fumeur, pas vraiment heureux, mais trouvant dans l’acte machinal une réelle distanciation du monde, une inspiration, un concevoir empreint de recul sur le concret. Fumer régulait sa respiration, laissait son cerveau droit reprendre son dû, lui qu’il taisait, qu’il méprisait pendant l’activité professionnelle. Fumer était ventral, profond, essentiel.

 

  Il les connaissait tous et toutes désormais, puisque chaque matin, il souhaitait le bonjour dans ce même ordre. Lui, il n’était ni employé, ni confrère, juste un demi-ton sans réelle teneur ni fonction précise. Il se hasardait d’un bureau à l’autre, souvent pour demander du travail, dans la mesure où personne n’avait réellement assuré son management. Son autonomie naturelle pouvait laisser croire et penser que chacun des autres Pères ou Frères lui avait confié des tâches diverses et nombreuses. Il n’en était rien, et il avait donc le temps de s’instruire encore sur le fond, et d’observer toutes ces personnes qui ne se connaissaient pas, ne se rencontraient pas, se contentaient de vivre les uns à côté des autres.

  Il constatait que la galerie de portraits qu’il avait en conscience ne pouvait être plus que cela, faute de pouvoir établir quelque relation que ce soit entre les différents tableaux. Cependant, il ne mit guère de temps, sinon à réfuter, du moins à nuancer cette sensation, car il existait bien une relation émotionnelle au sein du monastère : l’avocat méridional et lui-même.

Par Luc - Publié dans : L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise
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Jeudi 25 juin 2009

Encore emporté dans les tourbillons de l’amitié, j’en avais presque fini avec toi, dont le silence de l’appel a cruellement fait écho une fois passé le temps des réjouissances. Les striures du plâtre morcelé courent toutes vers la même direction d’éloignement ; les bulles de peinture blanche, plutôt que de s’envoler, restent obstinément attachées au mur maculé de misérables toiles d’araignée brunies par le temps et la nicotine. A l’instar de mes doigts tordus, fatigués, ne se lassant plus de presser le point douloureux des muscles du corps replet.

 

Et le cri retentit, insoutenable autant que régulier. Il transperce le mur taché, les photos jaunies, de son rythme lent et acerbe.

 

Ce soir encore, l’esprit tranché de restes de présence, j’ai désiré ton appel, je t’ai désirée. Il n’y aura pas de mais à mon affirmation, c’eût été trop facile, trop vraisemblable, trop moi.
Par Luc - Publié dans : Corps rompu (du 8/8 au 13/10/01)
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Mercredi 24 juin 2009

L’œil lourd de rêves stupides, je tentais de déceler la voie à cheminer, si embrumée, obscurcie et pluvieuse ce matin. Je baillais volontairement  pour entendre mieux les plaintes de l’eau filant sur mes tempes. Des nuages de vapeur bondissaient à mon approche, au regard de laquelle ne s’offrait qu’un panorama gris, gris-noir, gris-blanc et gri-gri. La malchance, ou mieux, un sort devait s’être abattu sur moi. Les nouvelles insolentes de grandes et fines blondes dont je ne parvenais pas à m’approprier l’image me contraignaient à ouvrir la bouche plus encore, jusqu’au claquement espéré, là, entre les mâchoires et les tempes, qui ferait s’évanouir ma surdité nasillarde.

 

Oui, de l’eau sur les tempes, à l’imitation d’un pleureur allongé, mais quoiqu’on en dise, je ne suis pas saule ; mes sens cependant se délitent ou s’asphyxient de vouloir représenter les nuages bouillonnants de l’eau vaporisée. L’enveloppe est faible et ses branches déclinent au sol à la recherche du bras quiet de rivière où les tempes paraissent battre plus lentement, et le temps s’écouler moins rapidement, un léger rais de soleil flattant le mouvement impulsif de la veine sous pression.

 

Je ne suis pas saule, mais comme le temps est liquide, je bois peut-être trop. Le silence gargouillis de la pluie me cerne et je suis une saule traquée.

 

Ce soir j’aurais voulu reconnaître un appel qui n’est pas venu... Alors dans le souvenir d’une cécité de nuées grisâtres, mes bras viennent entourer mon tronc tremblant sur l’oubli d’un rayon de lumière jaune.

Par Luc - Publié dans : Les rêves se terminent toujours (9/4-31/7/01)
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Mardi 23 juin 2009

Ta voix a perdu son sens dans les grésillements de la mécanique. Les volets mobiles s’agitent le long de leur axe... Puis tu es revenue, telle que tu as pu être, avec un semblant de ce qui me fait vibrer sourdement [1].

 

Au-delà de ta voix éreintée d’une sonnerie synchronisée et de souffles distordus, que je percevais hachurée sans que cependant le ton m’en échappe, à défaut des mots, la véritable cacophonie vient du dehors, qui ne cesse de me hurler que je ne pourrais bien qu’être l’avatar du destin, l’alibi du gâchis...

 

La prémonition de notre destruction à venir ne suscite guère de doute en moi : ne suis-je pas ce devin altruiste volant au secours de la veuve et l’orphelin ?

 

Il vaut mieux en rire : parce qu’il s’est passé un presque rien, ne me fais jamais confiance. Parce que la pensée se trouble dans ses volontés de raisonner les fautes ou l’erreur, ne me fais jamais confiance.

 

Le péché étale sa mélodie surchargée sur les portées de mes pas, une redondance baroque. Je ne saurais croire en ce mot, car dans la chaleur montante (ma grand-voile de fuite s’affalant dans le même temps) m’emporte, m’évapore, m’en abstrait tant que je n’emmène que quelques images dans ma sueur indigne.

 

Tu as touché ma peau et la trace de tes doigts y brûle encore.



[1] Début de notre histoire avec Pascale Auger.

Par Luc - Publié dans : Un beau rêve (du 1/8/00 au 31/3/01)
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