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Les brefs rapprochements de sous-sol entre les deux collaborateurs n’empêchaient pas les pensées profondes de surgir dans l’esprit du plus jeune. Il constatait bien ce qu’était en vérité son interlocuteur dont il entretenait bien le caractère mielleux et perfide par une hypocrisie sans borne. De ces hommes qui vivent de la même manière que celles-là, mais bien moins haut perchés, je ne saurais que trop dire : ils ne valent pas les quelques minutes qu’on leur consacre. Il aurait eu envie de clamer « Lève-toi, camarade ! Réveille-toi, mon frère ! »… mais le couinement des tourbillonnantes girouettes faisant feu de tous gonds rouillés de conformisme aurait recouvert sa voix sans conviction. Lorsqu’il est si difficile de se résoudre à balayer sous son propre toit, seul un sourire tordu de honte peut se faire jour sur le visage de celui qui eût aimé savoir refuser.
La certitude affichée de ces gorges gonflées d’orgueil de roitelets futiles n’est somme toute que bourgeoisie d’hydromel… Oui, il s’agit bien d’un jeune avocat, d’un interne futur médecin, ou de tout autre être supérieur… Il s’agit bien d’un avocat qui comme un fétu de paille ne fait que suivre le vent imprévisible, tournant et retournant vainement sur lui-même, la bouche et le rectum savamment, gourmandement entrouverts.
Dans ce que le jeune homme croyait son métal se formait une bulle, un défaut de fabrication qui menacerait toute la structure si une forte pression devait s’exercer sur ce point faible, en totale contradiction par rapport à la norme ISO 9000. Pour sa propre pièce, imaginée monolithique, moulée d’un seul bloc, il s’agissait de la fusion interne, de l’emportement non maîtrisé qui tranchait si vivement avec sa froideur habituelle. Mais cette fois, devant cet être, il ne fut plus question de calme ou de colère, mais d’un dépit si profond, d’un tel écœurement devant la bêtise empreinte de duplicité, que toute réaction s’avéra impossible. Il avait toujours exécré les girouettes, volatiles grinçant à tous les vents en offrant à ces derniers leurs croupions habitués.
Notre jeune disciple ne laissait de s’étonner du fonctionnement de son aîné, tout de rondeur et d’obséquiosité devant ses supérieurs, et faisant preuve d’un dirigisme sans nuance mêlé de mépris à l’égard de ce qu’il considérait comme ses subordonnés, dont notre prosélyte. De manière notable, il lui prenait de laisser sur le bureau de ce dernier de petits papiers jaunes munis d’une bande autocollante dont les mentions manuscrites souvent abrégées impliquaient qu’il devait s’acquitter de telle ou telle tâche, sans la moindre qualité relationnelle ni même la simple politesse d’usage.
Lors de ce parcours initiatique, le conflit poursuit sa recherche en pleine lumière, pour finalement conquérir notre néophyte. Anéanti devant la stupidité et avalé par les spirales de la bêtise, il ne voulut faire preuve que de logique, se plaçant ainsi sur le terrain de son aîné, lorsqu'il eût fallu n'être qu'intelligent. Cela s'oublie vite ; non le conflit, lequel s'enracine comme du chiendent, mais l'intelligence, la vertu rare des journées blêmes. La déception était à prévoir : de cette lutte, il ne pouvait rien attendre ni gagner. Alors il allait composer pour se faire... assimiler, tel une flaque sur la terre battue. Il serait bu et digéré... Et dire qu’il n’était ni calice ni ciguë...
L’intelligence manque dans la PME, mais aussi
l’art, celui de et à vivre, d’aimer (pas nécessairement dans la conception d’Ovide)… Le froid le saisissait de plus en plus, et il avait renoncé à empêcher ses jambes de tressauter nerveusement,
avec tout ce que peut avoir de désolant le fait que les pensées ne vinssent pas, qu’il restât paralysé devant l’absence de tout dans les PME. Alors il chanta :
- La chanson du disciple -
J'auraisvouluuu... êtrunarrtiiiiiissteuu !
De cette sorte qui éclairait Montaigne et La Boëtie, charger le fardeau et le baluchon, le capuchon et le manteau, vers d'autres contrées pour... rencontrer. Mais je ne me suis pas laissé de temps pour le voyage. Sinon physiquement, du moins aurais-je pu faire l'effort de le faire en tout esprit, jonglant en troubadour avec force métaphores et courant baladin intelligent tout le long de la parabole étoilée de la poésie...
C'est beau, hein ? Pour une fois qu'c'est beau...
… disait F. Hadji-Lazaro avec une invraisemblable justesse de raisonnement dans l’introduction de sa magnifique chanson « Punkifiée » en version live -
Mais mes relations au beau sont plutôt troubles et non exemptes de vices. La vertu m'est un mot parfaitement étranger et, quoiqu'il en soit, contingent. A défaut de voyage et d'art poétique, que restait-il ? Le travail, exécuté avec conscience et sans passion, enrubanné d'allègre finance. Jésus, que ma joie n'empire pas !
C'est amusant de ressentir la maladie qui s'insinue doucement. Par la fatigue tout d'abord, puis par la lourdeur des membres, une faim inattendue, des frissons...
Allez, j'arrête là, sinon on va finir par me traiter d'hypocondriaque, ce que je ne suis pas. Simplement, le concret m'épuise. J'aimerais pouvoir vivre sans avoir à prévoir, réserver francs et opinions, mettre de côté l'argent et le désir, remiser épargne et rêves au placard...
Jeux de mots, c'est tout ce qu'il reste lorsque la langue et la cité sont déclinantes. Odoacre, Sidoine Appolinaire ou Zosime ne me contrediraient point, eux qui maniaient avec pompe la morgue formelle, le luxe suprême étant de ne pas être entendu de par la richesse des formes développées du discours.
Les Parnassiens, fougueux et infatigables versificateurs riches, ne marcheraient pas plus contre moi, ni moins que les auteurs de la Nouvelle Vague, pour des motifs semblables à ceux de leurs illustres ancêtres.
La recherche de l'esprit dans la forme, souvent au détriment du fond, signale tel un phare naufrageur la fin d'une civilisation. Les Grosses Têtes ont bien trop de succès pour que l'avenir démente mon augure, mais... nemo judex in re sua...
Je cherche dès lors à déceler dans le ciel une ombre de lumière, mais la nuit venteuse et humide paraît éternelle, dans son absolue compatibilité avec la vie, qui est celle que j'ai choisie, après tout...
Puis finie la chanson, une fois de trop, un message, qui lui semblait adressé depuis une éternité mais qui ne le concernait en rien. Le cerveau gourd, il se jeta sans vanité ni regret dans l’agacement torpide. Par-là, il réussit à se saisir d’une idée de vif-argent qui l’avait frôlé peu de temps auparavant : déblayer, défricher le superflu, et brûler le chiendent qu’il rejoignait désormais contre sa volonté. Puis partir, ou plus exactement revenir, pour avoir eu la sensation si nette de s’être fourvoyé sur un chemin erroné. Mais alors ses yeux s’alourdirent : aurait-il un jour le courage à la colère ?
Non ! Cette fois, je ne suis pas d’accord ! – dit-il en haussant le ton, tout en ne laissant pas filtrer la stupeur que put engendrer chez lui un tel comportement. Parce que, pour le coup, les conséquences de cet emportement longuement mûri lui étaient connues. Pourtant il l’avait fait, à juste titre semblait-il. Oser la rébellion relevait de l’impensable la veille. Piquer de contradiction même, procédait de l’utopie. Alors il l’avait fait, pétri de fierté valeureuse. A ce moment, unique entre tous, durant lequel la force, la gloire, l’argent et les femmes lui souriaient amicalement en désormais dévoués alliés… le réveil sonna. Scrupuleusement, il suivit le chemin habituel, se livrant aux mêmes rites, aux gestes identiques, préparant minutieusement ses affaires, soignant sa tenue pour le seul regard de ceux qu’il avait défiés dans ce rêve de grandeur.
Mais il était petit et lâche, n’osant la défiance que dans un bienséant douzième degré (parfois 13 ou 13,5 °, jamais 11 ou 11,5…) inaudible… tel que lui. Réexécuter sans cesse les mêmes gestes déliés, les mêmes mouvements de cordes vocales, revenait à définir le matin, peuplé d’humeurs et de sourires jaunes, meublé de services et d’avilissement pour le reste de la journée. Que n’avait-il pas ce courage (cette inconscience ?) d’affirmer froidement : « N’ayant ni dieu ni maître, je ne te suis pas plus soumis qu’à un autre. Tu exécuteras toi-même ta tâche. ». Mais non… Il obtenait un résultat à l’identique, même en utilisant tous les moyens détournés de fourberie, d’astuce mensongère et de dévoiement dont la nature et l’expérience l’avaient progressivement enrichi.
Le danger venait de ce qu’il éprouvait quelque difficulté à résister au bavardage. Ayant remarqué que la vie se limitait à une inconsistante cycloïde, à quoi servait-il de se battre pour remonter une pente, laquelle, soit dit en passant, pouvait tout aussi bien s’analyser en une descente ? Alors il se laissait aller le long des vagues stupides, des événements vains, pour être si atone qu’il ne ferait plus la moindre concession… Peine perdue, la contestation n’entrait pas dans son schéma de fonctionnement. L’autre méridional, ne remarquant nullement le trouble, continuait sur sa lancée autoritaire.
L’autoritarisme fut toujours la qualité première des jeunes ambitieux aux dents longues, les old-fashioned golden-boys of the eighties… Mais le jeune homme trouvait que le garçon en or avait vieilli en ce début de millénaire et l'affaire était désormais simple, mais d'un goût douteux. Il rêva un petit groupe de marcheurs du dimanche, dont l'un des membres s'était extrait, visiblement en proie à l'urgence. L'homme était de petite taille et corpulent. De son survêtement intégralement gris foncé s'échappait une face rondouillarde et mal rasée aux tempes de laquelle trouvaient leur origine quelques filets de sueur. Les cheveux épars s'avéraient quant à eux frisés, bruns et gras. L'homme courut au sommet d'une butte, se cacha derrière un bosquet, s'accroupit et... fit ce qu'il avait à y faire. Une main s'extirpa alors du buisson, s'emparant d'une large feuille de rhubarbe... dont il fit usage comme il n'est pas nécessaire de décrire. Paraissant constater avec douleur le résultat de son action, il se rendit bien compte qu'une feuille ne suffirait pas. On vit d'abord cette main chercher d'autres végétaux aussi larges, épais et agréables que la rhubarbe. Puis l'on fixa le visage, à son tour décelé, pour se pénétrer de l'effarement du regard scrutant chaque pouce de terre alentours. A quatre pattes maintenant, il avançait en arrachant nerveusement les petits brins d'herbe dont qui savait s'il n'espérait pas s'en constituer un emplâtre ! Se dirigeant vers le soleil qui surplombait la butte, il offrit à tous la pitoyable image de son postérieur merdeux et sans recours. Quel rêve ! Il marchait vers le cabinet en y repensant, interrogé par la vision de ce type qui allait vers les sommets, vers le soleil, tout là-haut et loin du groupe dont il était originaire, mû par une force irrésistible... Il n'empêchait que cet homme si haut placé se trouva fort embarrassé de ne pouvoir laisser à ses ex-congénères moins ambitieux, moins pressés, que l'image d'un cul sale…
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