De l’alcool au mauvais sommeil, du sommeil à la léthargie tout autant contrainte que complaisante.
Comment avouer que cette vie d’inaction, d’oisiveté devrais-je dire, me convient à la perfection ? Commettre des haïkus sans y penser, une apologie de
l’immobilisme, serait un avenir bienheureux.
Mais ce soir, il est une tristesse difficile à tromper par l’image des jours à venir. Je demeure allongé sur le lit, le cœur battant à tout rompre et la gorge
prise en étau, subissant on ne sait quelle malédiction que la culpabilité accentue encore. Maintenant je vais me délaisser dans les affres de l’inconscient et du sommeil, rêvant de ne pas trop
cauchemarder.
L’inaction, je m’en rends compte, est l’unique chose qui m’aide à penser. Lorsque je vaquais à mes occupations habituelles, que le travail pesait, je ne faisais
rien, ne pensais pas.
Le rapport au temps change.
Tout s’éternise de plus. Les décades lancinantes se succèdent dans les humeurs changeantes, qui servent et desservent les plats sans que j’aie eu le temps d’y
toucher. Le fruit, profiter de la joie, ne me sont qu’absence irrégulière. Cette image d’une chose vieille et craintive m’a marqué comme une tête de bétail. Les nuées vomissantes surgissent
toujours lorsque l’on me pose une question sur ma situation. Je pourrais me battre, espérer, mais tout ceci ne sert de rien, est su de tout temps. La gorge se serre ; la glotte est la cloche
dont le battant sera la luette, quand les mâchoires se pulvérisent l’une l’autre, à force de retenir le cri. Les yeux brûlent et les papilles dégorgent une acidité rancunière. Je détourne mon
inexistence vers l’inactivité. Je bouge moins, m’enlumine, tel une chose vieille et craintive.
Les sursauts, les révoltes, les espoirs s’étouffent comme des flammes sous le
sable.
Des moments fatidiques s’approchent, devant lesquels il faut réagir, quand l’immobilité seule meuble ma vie, meule et tourne ma conscience, meut mes rêves.
Un pan voudrait-il atteindre aux nuées aveuglantes, à la lumière de l’acte, qu’immédiatement le besoin de s’asseoir, désolé et prenant, se fait oppressant.
On ne peut que céder dans un son devenant soudain confus dans son achèvement, puis reprenant calmement, qui berce dès lors le conscient. Et je me retrouve létal,
larvesque, léthargique. Je deviens image, répondant aux questions comme du papier glacé. Je me picturalise, me patine au soleil de l’été provençal. La vieillesse m’est douce et je m’y abandonne
sans tourments… excepté celui de cette sensation de mort lente qui m’envahit lorsque je ne fais rien. Le craquement de mon bras qui se lève avec violence pour enfin frapper rageusement le sort
contraire, l’injustice divine et l’organisation de ses serviteurs, se répète quand le membre retombe lourdement et sans passion sur un duvet moelleux, sans jamais avoir porté son
coup.
Obsession de l’action – regret des guerres ouvertes – refus du compromis – déni de paresse – action et mort… mais… déleitmotivation… ou encore total(e)
(delete)motivation.
J’imagine que les liqueurs de napalm aux senteurs subtiles qui jouent à flots longs dans mon estomac vont se calmer, l’apaiser pour me donner enfin à la mort
nocturne. Les remugles de ma pusillanimité et de ma faiblesse me reviennent en langoureuses brûlures, et je ne désire plus que m’effacer devant cet ignoble souvenir. Penser que rien ne peut se
voir être reproché revient à nier l’évidence, mais il faut cependant savoir déceler la coalition abjecte, la bêtise avide et méchante de l’autour de soi, qui ne saurait qu’être
hostile.
J’éprouve la nette sensation de décliner doucement, sans à-coups ni réaction de nuire, pétrifié par la remembrance de ma faiblesse.
La chute est inévitable, une pente douce, un renoncement, mais une ultime réaction de terreur devant la gabegie,
la honte et la hideur de soi, la pression sociale, le caractère inacceptable de la situation, dont on pressent l’inutilité.
Soudainement, je me rends compte de l’ineptie de mon angoisse.
Certes le matériel fut défaillant, ce dont je pouvais légitimement me plaindre, mais cela ne revêtait pas un caractère de gravité tel qu’il me procurât de
sombres bouffées et nébulisât mon esprit des nuées affreuses de la terreur. Il me faut resserrer les boulons, faute de quoi ma belle machine continuera à branler insidieusement. Un café, une
cigarette et un coup de fil… Me voilà plus calme : rien n’est résolu, ais je suis plus calme. Peut-être s’agit-il du temps, qui me façonne à son gré. Gris, je sombre ; bleu, je redresse
la tête. Chercher encore à ne plus se laisser happer par les failles du concret. Je n’ai jamais été un rêveur ; alors je tente de devenir un penseur, ou un chercheur, un canoniste ou un
exégète, en scrutant les moindres possibilités d’échappatoire.
Je n’ignore pas, parallèlement, que toute quête est vaine, vouée à l’échec, mais on continue quand même, mécaniquement, pour ne pas perdre l’habitude de
l’action.
Puis on retombe. Sexe et télévision, ou plus exactement plus de sexe mais télévision sordide, TF1…
Quelle peine de le dire… Le sexe m’ennuie désormais prodigieusement. Dans la répétition machinale et bestiale d’un va et vient purement inné, il ne fait que me rappeler, terriblement, le
travail. Je croise parfois, au cours de la vie morne, quelques scènes de copulation.
Au-delà du légitime émoi physique qui s’empare du bas de ma personne durant un instant, c’est surtout le dégoût qui prend le dessus sitôt que la réflexion met au
pas la réaction.
D’ailleurs, je ne ressens même plus la douleur ou le plaisir (« ‘même pas mal ! »), dans une
sorte d’instance de déshumanisation. Je vais couler comme une larve sans avoir l’espoir de subir la mutation en chrysalide. En regardant Derrick et Côte Ouest, je tisse mon cocon de déjections.
Le chômage si formateur a fini par m’apprendre le tissage.
En visionnant les quatre simplets d’Alliage, les L5, Lorie, les Poetic Lovers ou Jennifer de Star Academy, se dandiner ridiculement devant les caméras, j’ai
ressenti un tel dégoût que j’en ai été me coucher à 21H30… en hurlant :
- Quelle daube ! –
Il faut toutefois s’interroger sur le pourquoi d’une telle réaction. Et si cette violence non contenue ne représentait que l’envie, dans tout ce qu’elle possède d’affreux. En conscience, je
psalmodie que l’envie n’a pas lieu d’exister au regard de telles caricatures d’art. Certes, mais arte-t-on sans reconnaissance ? Délicat, pour ne pouvoir juger de quelconque
plébiscite, voire simple réintégration, dans un avenir incertain, toujours est-il que je demeure inconnu, tandis que ces pitres font se pâmer les adolescentes pré-pubères, et malheureusement les
pubères aussi. Je pourrais passer mille fois devant le portail d’un lycée sans que quiconque me prête attention, si toutefois je ne me fais pas embarquer pour suspicion de tentative de
détournement de mineur, d’enlèvement ou de viol, tractage pour le F.N., dans l’ordre de gravité des infractions… Résolvons-nous à l’évidence : je ne suis rien, dénué de tout talent (dans le
cas contraire, « ça se saurait »…), et ne fais pas se coller les petites culottes au plafond une fois lancées sitôt mon entrée dans la pièce.
Quelle ironie, quelle clownerie (pour rester poli)… Mon entendement serait-il si troublé que je ne saurais reconnaître l’art là où il se trouve, dans Star
Academy ?
Non, décidément, et quitte à me tromper, je préfère persister à courir me coucher dès 21H30.
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