Images aléatoires

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Humeurs froides (du 2/1 au 23/3/96)

Mercredi 17 mai 2006

Un retour au feu : nous montons en tirailleurs à l’assaut d’une butte. Nous sommes américains, semble-t-il, si j’en crois nos uniformes. Sans que rien se rapporte à l’enfer attendu, je vois tomber mes camarades les uns après les autres, transpercés par de petits chocs étouffés. Nous ne sommes plus très nombreux, déjà, quand nous nous postons à plat ventre. A droite, je vois une rangée d’arbres. Nous exécutons un roulé-boulé dans cette direction. Après cette unique haie d’arbres, nous nous retrouvons sur un grand pré désert. 

Devant nous arrivent deux cohortes de coréens, au pas de gymnastique, en tenue de sport, le premier homme de la file de gauche tenant entre ses mains un ballon de football. Ils passent sans faire attention à nous. Les suivant du regard et ainsi nous retournant, nous voyons derrière une autre haie d’arbres un terrain de football. Diaz et Ruiz préfèrent continuer leur chemin vers l’Est. Mon collègue et moi-même rebroussons chemin, vers l’aire de jeu. Nous nous accoudons à la barrière entourant le stade lorsque j’entends du bruit dans les vestiaires situés juste derrière nous. J’entre et vois deux gamins jouer. Je leur fais une démonstration de jongles et de roulettes avec une pièce triangulaire en bois, qui traînait sur le sol, en guise de ballon. J’étais alors en costume croisé. Je l’abandonne et reprends l’uniforme russe, le patron de l’association sportive coréenne venant de mourir.

Nous votons alors sa destitution ; telle est la coutume. Autour de cette table ronde et noire, une ampoule se balance pâlement. On procède à la demande du dépôt des candidatures pour la succession. Quatorze personne se portent candidates, dont un Eric hésitant et souriant, comme gêné, rougissant à sa place, au milieu de la table, dans un trou prévu à cet effet. Le vote aura lieu à main levée.  

 

Pour Eric, une voix, la sienne ; il a même hésité à voter pour lui. Le rapporteur cite ensuite mon prénom. Etant aveugle du côté droit, je ne peux voir sur ma gauche, à ma grande surprise, que sept mains se lever en faveur de mon élection. Même avec sept abstentions du côté droit, je suis élu. Je ne souris pas et prononce simplement quelques mots, impavide et les lèvres pincées : Notre autorité est celle du peuple. 

Par Luc
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Jeudi 18 mai 2006

  

 

 

          Les yeux piqués, les membres tremblants, je prends le désespoir par derrière, rattrapé par ce lourd bolide, et happé, déchiqueté. Avant le choc, comme annonciateur de ma brièveté, j'ai rencontré un flocon de neige, dont le charme m'a absolument échappé.  

 

          Pris d'une insondable terreur devant les aléas quotidiens, je ne veux plus que dormir. J'aurais voulu plus que dormir, mais il faut savoir modérer ses ambitions... Peut-on faire plus obscur que ce ciel étrangleur ? Que cet invisible champ de ruines, dont chaque pan menace écroulement ? Peut-être suis-je plus sombre encore, me voyant encore en vie sans but, dans tout ce que la lutte du petit gris semble induire de vain ou d'inintelligible.  

 

          Je ne me plaindrai pas, parce qu'également atteint d'une subite stupeur morale, ce serait regardé comme indigne.  

 

          Alors je vais me fracasser la tête contre ce toit de tuiles, là, en face et à ma hauteur, dans une chute inexplicablement horizontale... Ou vais-je rebondir sur l'arête acérée de la charpente, en y laissant un membre ou deux, tremblant, et monter dans l'air froid, croisant encore un flocon que j'emmerde de sa blancheur, pour que finalement ma tête explose discrètement, sans gerbe de lumière, violette et gelée, comme ces lâchés de ballons pour la paix, comme la main qui écrit, celle qui devrait pouvoir donner la mort. 

 

II

 

          Nous marchions, l'air interdit, l'herbe gelée crissant sous nos pas. Serrant les mâchoires pour ombrer nos visages, nous ne respirions que par le nez, en évitant d'embuer la vision du ciel. 

 

          Le dessous des nuages se rougissait, puis la couleur se dégradait vers le haut, du blanc au gris, au noir. La lumière jaune jouait avec les formes volutées et rondes des masses lentes et laineuses, orangées et teintées de carmin.  

 

          Plus bas, le blanc régnait, aveuglant, que même un léger filet de brume n'arrivait à atténuer. Alors les regards se sont affaissés vers le sol de pierre, pris d'allégement, pour voir les doigts et les oreilles tomber, et rebondir une fois, mollement, sur la surface glacée. 

 

III  

 

          Revenu au désert, dans les faubourgs, je marche avec Ali, et nous entendons des cris : Le simoun ! Le simoun ! Avec dépit, je dis : Encore se mettre sous une tente... 

 

          Les dromadaires sont couchés, et les hommes s'activent à recouvrir de tapis une basse armature boisée. Une femme entre. Je la suis, mais il y a quelqu'un en trop, qui n'a pas le droit d'être ici, aux dires du chef. La femme, de type européen, sait qu'il s'agit d'elle, et comme contrite elle fait mine de se lever, je la précède et sors de la tente, seul. Quel acte d'héroïsme ! Dont j'eusse pu attendre mieux... Je jette un dernier coup d'oeil synoptique aux deux rangées d'hommes et d'une femme, et le dernier tapis tombe, univers clos donc...  

 

          Sentant le simoun venir, je vais au bar, où se trouve Ali. Sombre, je lui confie, en pointant les flippers et autres : J'attendrai le vent caché ici, derrière le jeu électronique. Ali, attablé, courbé et étreignant son verre comme Bogart dans Casablanca, laisse échapper dans un soupir souriant : 'R'taï... Je lui réponds : Ch'tem, renonce à mon idée, et ressors.  

 

          Je marche alors sur le goudron frileux, avec Arnaud et le Ventron, pieds nus et en caleçons de bain. Les jambes énormes et velues du Ventron me hantent. Je m'étonne : Les jours ont beau passer, il fait frisquet tout de même ! Ils me répondent que tout va bien. Moi, vêtu et gelé, je crache de dépit, et, me retournant, vois deux prostituées se livrer au rituel oriental de l'épilation, dans une voiture toute proche... Est-ce pour cela que tout était censé bien aller ?  

 

          Oublier ses envies et pulsions, demeurer maître de soi, et que le vent du sud, brûlant et chargé de sable, nous enterre tous... Je me succède, dodécuplé, ivre de mépris et de dégoût. 

 

IV 

 

          Une nuit vide et creuse comme le monde. Le vent tourne, dans l'alternance de la neige humide et de la sécheresse d'âme. Il semble souffler de l'ouest, mais j'ai eu beau inciser au bistouri mes narines dans le sens de la longueur, pour mieux sentir, je n'ai pas pu humer une seconde les parfums des embruns, les relents d'iode et les marais frémissants. Trop loin de l'océan sûrement...  

 

          Lyon n'a pas d'odeur... Je brûle régulièrement une partie de mon corps pour m'assurer que j'y vis encore. Lyon n'a pas de douleur...  

 

            Les yeux pétris d'une haine affectée se portent plus souvent sur le pavé. Je crois reconnaître comme frère chaque centimètre du terrain accompli chaque jour. Je suis le gravier de ciment, et je me foule indifféremment, en vain, sans odeur ni douleur.
Par Luc
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Jeudi 18 mai 2006

          Cela faisait trop longtemps... -ricana-t-il- Ca ne pouvait pas durer... Lorsqu'il s'allongeait, là, une nappe de feu le recouvrit, mais un feu mou, qui ne l'embrasait que petit à petit, en insoutenable torture. Chaque bouffée d'air inspiré l'attisait. Cesser de respirer étoufferait à coup sûr le feu, mais provoquerait la mort encore plus certainement. Alors il fallut se résoudre à la souffrance. Il se rappela, grinçant, la phrase romantique d'une chanson médiocre tirée de "La Muse Vénale", le goût du sang dans la bouche fait souvent crier... Il rit presque, si le moindre tressaillement, tressautement ne ravivait pas le feu qui le consumait de l'intérieur. 

 

          Un appel extérieur, alors que la sensation âcre d'un liquide acide de vapeur lui asséchait les papilles, vint l'obliger à se plier en deux s'il y accédait. Après avoir hésité une seconde, il s'exécuta et y répondit. En toute autre circonstance, le plaisir eût été à la clef, mais là, empêché absolument de se plaindre, il ne pouvait témoigner que d'une grande froideur, en souhaitant par ailleurs que cela n'entraînât point trop de conséquences. Il préféra donc couper court à la discussion, se rallongea... et la douleur le rappela.  

 

          Rythme : muscles tendus à se rompre, les dents prêtes à exploser sous la pression ; puis relâchement des mâchoires, tendons débandés, tremblant comme une feuille ; crampe ; renoncement, en s'écoulant, liquide. Décharge majeure de douleur. Le feu retombe. 

 

          La lumière s'alluma et il opéra un demi-tour sec, accueilli par le pouffement d'une personne. Il maudit la lance de feu et se retourna, transpercé de part en part par la douleur, fidèle compagne de ses nuits.  

 

          Mais cette fois là, elle ne le quitta pas au petit jour, elle se réveilla avec lui... Elle fit un bout de chemin, sembla l'avoir enfin laissé... Mais non, elle devait être allée acheter des cigarettes, grimaça-t-il lorsqu'elle se réinsinua en lui, le ventre grognant sous l'assaut, ne sachant plus exactement s'il s'agissait de l'apparition de la faim, ou de la douleur qui bordait son lit en son sein. La douleur ronfle, ne peut donc se faire oublier.

           Il sait qu'il va finir par ourdir une trame contre elle. Située à l'estomac, il va la prendre à revers.  

 

          Il se dirigea vers le tiroir sans poussière, sortit l'arme, l'accola à son front, bénie soit sa froideur, puis en porta le canon dans sa bouche. Alors...  

 

          Il la reposa, dépité... tellement indifférent à toute chose que commettre un acte positif lui eût semblé déplacé... Alors... il va bien falloir continuer à nourrir ces relations sporadiques avec cette amie bien encombrante.  

 

          La douleur n'est pas un mérite, ni un fardeau. On vit avec... affectio societatis cum doloris. 

Par Luc
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Jeudi 18 mai 2006

  

 

 

          Entendant le bruit des combats au dehors mais terrassé par la fièvre, j'assiste impuissant à l'avancée du broyeur. Il est toujours difficile d'admettre, alors qu'à l'article de la mort, l'on ne soit pas la cible principale des attaques d'autrui. La bile affleure à la luette, que ces ennemis n'entrent pas maintenant pour me percer de cent coups de baïonnettes. L'hypogastre se ressent de l'immobilisante pathologie comme s'il avait participé au combat, lardé de chocs. Je suis endolori en n'ayant pas agi. Le soleil brille sur ma maladie, annonciateur de vie... mais semble aussi accélérer la putréfaction de mon aisselle gauche, dans cette odeur dont je ne sais plus très bien, dans le flou, s'il s'agit de celle du sexe ou de la pourriture.  

 

II 

 

          Un vouvoiement soudain, qui sonne mal. Je tente de me forcer à sourire de ma faiblesse : toujours lorsque le malaise s'accentue, le désespoir se fraie un chemin, doucement, sans heurts ni brusquerie. Il vient, affectueux et paternel, m'entourer de ses longs bras, m'offre sa chaleur languissante. Il humecte mes yeux, alors que ceux-ci prennent dimension en se cerclant de sombre, que les joues se creusent. La tendance est à l'affaissement ; le regard plonge vers le sol, tandis que le corps s'emmitoufle plus encore. 

 

          C'est dans cette couverture que je me suis entendu vouvoyé, par une personne connue, dont il me semble qu'elle ne l'était plus. En me tournant vers l'intérieur, j'ai vu le désespoir sourire jaune. Je m'efface... disparais...  

 

III 

 

          Je jouais avec mes mains et mon verre, tel qu'habituellement. Le liquide passait des premières au second, puis à ma bouche, avec mille reflets scintillants.  

 

          Mais soudain, la crispation, inattendue, peu violente pourtant. Le verre explosa sous la pression et le sang jaillit. Ne ressentant, à mon grand étonnement, aucune douleur, je continuai mon jeu et observai, quelque peu agacé cependant, le sang s'écouler sur chaque chose touchée. Puis amusé, j'essuyais inlassablement les plaies pour regarder le sang fuser de nouveau et s'étendre rapidement sur toute la surface de la main.  

 

          J'avais espéré, me couchant dans le rouge et l'ayant vécu juste avant, que ce rouge peuplerait mes rêves, que je m'éveillerais en fixant un soleil pourpre... mais non... je ne rêve pas... le soleil est gris...  

 

IV  

 

          Il m'avait pourtant semblé être debout, mais la neige tombe à l'horizontale. Je recule donc vers mon pitoyable avenir, les pieds devant, ou je descends vers le ciel, dans une direction insensée. Ou bien peut-être, plus simplement (que n'y avais-je songé plus tôt !), ne suis-je qu'allongé sur le sol, recevant les flocons à pleins poumons, en pleine face, comme un cadavre gisant sur la plaine blanchie.  

 

 

          Comme une impression de normalité qui m'assaille bêtement. La faculté de prévision, lorsqu'elle se porte jusqu'aux loisirs et aux sentiments, cesse d'être une qualité, comme jouer sa vie sérieusement. Je le prouve d'ailleurs chaque jour en n'étant sombre. 

 

          M'avérant plutôt d'un naturel joyeux et convivial, je suis une torche enflammée traversant les éclaircissements vampiriques de l'horizon, par une parabole traînante... qui se termine modestement, ainsi qu'une allumette. Celle-ci rougissait de sa verdeur, exhalait le soufre. Celle-ci s'est assombrie, et ne fait plus ressortir qu'une piètre odeur de bois brûlé. 

 

          La tempête modère ses intentions. Alors, fidèle à son exemplarité, je tire la moyenne de mes espoirs.  

 

VI   

 

          La beauté est fatale. Il est toujours si simple, au détour des rencontres, de se voir comparer en cela. Il s'agit même d'un jeu pratiqué par tous et toutes. Sans pousser au loin, procède du naturel l'interrogation selon laquelle chacun se trouverait rejeté pour son manque de beauté, comparé à telle image, personne ou idée, regardée comme belle. L'insatisfaction de ce qui se place plus régulièrement sous ses yeux devient flagrante. Alors se produit le phénomène de rejet, repoussoir évoqué plus haut. 

 

          Tandis que des ridules apparaissent dans un ciel flétri, je n'ai plus le courage de croiser le regard de mon reflet, qui s'obstine pourtant à me poursuivre de ses assiduités et de sa présence atroce. Mon ombre est plus saillante ; elle a réussi à se débarrasser du superflu, la laideur, pour ne conserver que les contours, la forme et l'idée. Son omniprésence se fait dès lors moins incommodante. Quant à moi, marchant sur la beauté de mon ombre et exécrant ce reflet, qui va parfois jusqu'à se mêler à l'ombre (lorsque je commets l'erreur de me pencher sur l'eau, par exemple), en haut, en bas, à droite et à gauche.  

 

          Je chemine en triste intermédiaire, jamais plus seul qu'en étant trois, et songe au rejet inévitable, à la fatalité de la hideur. 

Par Luc
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Jeudi 18 mai 2006

  

 

 

          Certains jours sont parsemés d'heures incompréhensibles, où l'horreur de sa personne est plus forte que tout, où la lutte contre la cause de ce paraît impossible. Parallèlement et, chose étrange, s'entrecroisant, une joie certaine se ressent, dans une simplicité insoupçonnée. J'enrage de devoir céder à ce manichéisme que j'ai toujours réfuté, à la dichotomie éculée de Jekyll et Hyde. Mais je me rassure, m'affirmant que tout ira de mal en pis, accélérant le pas et la vie, de songer au terme de l'action avant son accomplissement.  

 

          Pourtant, en dernier assaut de la figure équilibrée contre ma construction, un dard transperce la couche sombre de ma volonté de nuire. Je vois la lumière... qui m'inquiète. 

 

II 

 

          Un bourdonnement diffus me traverse le crâne. Chaque pas, toujours ralenti, se ressent comme passer une lame sur la meule du rémouleur, pour s'achever dans le fracas sourd d'un sac de ciment chutant à même le sol de terre. La mesure est donnée, et l'onde continue baisse de fréquence en augmentant sa puissance.  

 

          Les nerfs optiques se vrillent et tremblent ; dans la pluie et le froid, je vois les objets comme en désert, oscillants et indécis. Alors des voix s'entremêlent et chantent si grave, si gravement, leur tonalité unique et monocorde, basiquement un "O" ou un "A", mais sans plus rien d'humain dès lors. Une tessiture inconnue. L'intensité des émissions s'accroît encore.  

 

          Je sens mon nez s'élargir, parce que les deux côtés du visage semblent vouloir se scinder, tirant chacun dans une direction opposée, pour éviter le passage de la cycloïde, la pompe et la morgue d'une céphalée implosée sur une table. Le nez faiblit, suinte de toute part, de son unique blessure. Mon visage est la Place de Grève ; les quatre chevaux d'ondes, jougs en place, exécutent leur travail de la meilleure façon. Je vais m'écarteler, voudrais dormir.   

 

III 

 

          Tout est pour le mieux... Les frissons de la fièvre me parcourent comme électricité, un enfant qui aurait passé deux doigts de pied dans les trous d'une prise de courant. J'ai toujours su que j'étais un accident domestique, mais il est calme maintenant. Il ne hurle plus, ne chantonne plus, ni ne parle plus. Il ne bronche plus, ainsi que moi, devant ouvrir la bouche pour respirer, mais manquant de vomir à chaque fois. Des contractures me sont nées un peu partout. Mon cou se raidit, dans une gangue de pierre mal limée ; une position douloureuse, puisqu'il est poussé vers l'avant, tandis que la tête l'est vers l'arrière.  

 

          I have swallowed stones, not to sing better I guess, but my throat is running dry and rubefacient...  

 

          J'ai tenté de rire de tout, et ne suis parvenu qu'à m'étouffer. Pourtant, les confidences furent agréables, mais cette boule pointue qui oppresse ma glotte et va pratiquer des attouchements sordides sur ma luette, faisant craquer mon col, monte, infimement mais imperturbable, vers le cerveau, qui n'attend plus que de deviner la pique percer son fondement.  

 

IV  

 

          Relire, ou voir de nouveau dans le lointain que rien ne change. On demeure même et égal. Le progrès dans la forme, l'art dans l'avancée de l'âge n'y amodient rien. 

 

          Nulz ne confeffe aucune police, ni ne peut monstrer quelque suffisance oultre la commune, péculièrement pour connoistre le sentimant. 

 

          Alors, devenu seul, je soupire vieillement sur ma pensée invariable, et mon enthousiasme déclinant.  

 

 

          Les oiseaux traversent de nouveau le ciel, ce que l'entéléchie ne peut représenter. Mais autre chose traverse autre chose. Deux longues aiguilles sont venues s'insinuer dans les narines, pour finalement se ficher dans les sinus. Je sens l'os et les cartilages craqueler, attends le sang, mais rien ne vient. Je désespère de ce liquide qu'il s'écoule enfin le long des tiges métalliques, me libérant ainsi de cette masse de fonte. Celle-ci pèse sur l'avant de mon crâne depuis si peu de temps, mais se rend insupportable encore plus rapidement. Alors, les deux baguettes plantées, j'avance ridiculement, cherche pourtant à croiser le regard de cette personne fascinante car aussi amène que moi, rêve d'uniformes et de souvenirs ensoleillés. Puis je chantonne "Rot scheint die Sohne", en laissant les premiers rais lumineux caresser mon visage... mes joues et mon front brûlants... à la base duquel se trouve mon nez... lui-même percé de deux aiguilles... rougeoyantes. 

Par Luc
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Jeudi 18 mai 2006

  

 

 

 

          Un après-midi de tendresse... passé à boire, dans le but calculé de parvenir à dormir. Je n'ai rien fait que d'avaler liquide. J'aurais pu aller dehors, où tout resplendissait sous la lumière décharnée du soleil hiémal, mais non, il n'était plus possible d'agir ou de bouger. La tétraplégie s'emparait de moi, les deux seuls membres antérieurs s'acquittant de leur tâche, par gestes secs et précis...  

 

          Prendre la bouteille ; verser ; reposer ; prendre la carafe ; verser ; reposer. Prendre le paquet de cigarettes ; extraire le cylindre ; reposer ; porter le cylindre à la bouche ; prendre le briquet ; allumer ; aspirer ; expirer ; reposer... briquet ! Prendre verre ; retirer le cylindre ; boire... fumer... boire.  

 

          Je mens. Au récit de ces actions, vit-on après-midi plus rempli et intense ? Mais alors... d'où provient cette curieuse sensation de dégoût et de néant qui me frappe quand je pense à moi ? 

 

II 

 

          La peur me saisit une fois de plus devant les risques trop réels de rechute. La maladie tout d'abord, dont on peut se demander si elle ne serait pas au fond qu'hypocondrie. Toujours est-il que le lest attaché à la tête, à défaut d'être vrai, reste vraisemblable.  

 

          La neige ensuite. Je hais tenacement cette blancheur inféconde que ma faconde candide ne peut fustiger.  

 

          De la cordée enfin. En partant sous un ciel franc, j'étais cet alpiniste joyeux. En arrivant sous le plafond grisâtre, je n'étais plus qu'un rat sans cimes à atteindre (il ne peut les voir car ne saurait élever le regard). Alors je cours sans but, d'un trou à un autre, tentant d'éviter les pièges énormes et conçus pour ma mort, originellement mesquins et sans surprise... à l'évidence. Je trotte menu entre les diverses étapes que parcourt ma vie de rat : le manger ; le travail, uniquement destiné à obtenir sa pitance ; le manger encore et le sommeil.  

 

          Cependant, si je suis dépourvu de grandes visées, mon esprit tardif ne le permettant guère, je prends conscience de l'étroitesse de ma fatalité. Mais serait-ce une fatalité s'il devait en retourner autrement ?  

 

III 

 

          J'ai remarqué depuis peu que mes ongles se scindaient en leur épaisseur, phénomène ressenti comme un signe néfaste... Alors que je traversais une nappe de brouillard, brève mais intense, je débouchai soudain, de manière inattendue, sur une vaste plaine. Les arbres et le chemin sinueux s'étaient donc effacés pour laisser place à cette grande surface plane et dénudée. Rien d'étonnant à tout cela si ce n'était que la température baissa sans commune mesure. Pas de vent, le néant. Le mouvement se fit moins sensible, voire imperceptible. Et ce froid...  

 

          Une voix rocailleuse troua ma vanité en énonçant calmement, presque riante : "Ce sont les terres froides". Ainsi, j'y étais parvenu, à cette représentation que j'imaginais être moi dans les discours. 

 

          Avec effort, je me reconnus : lisse, sans limites ni beauté, aride et semé d'aversion, froid et bas. 

 

          Mais je ne vois pas dans ce paysage le feu qui me dévore, outre celui dont je me persuade un peu plus chaque jour, et qui t'est confié, E.  

 

IV 

 

          De retour dans les entrailles, dans les sous-sols, je m'assois, excédé mais impotent. Tel un animal effrayé, chaque bruit me fait bondir. Alors je m'accroupis pour être prêt à la fuite ou au détachement devant l'imprévisible. J'ai cru à ma violence quand il ne s'agissait que de dépit.  

 

          Paralysé, tentant d'accélérer le mouvement, je ne parviens qu'à trépigner sans raison. Certains jours voient l'entendement succomber à l'oppression intérieure.  

 

          J'avale avec hâte une dernière bouffée de fumée, pour m'offrir une maîtrise de la chose... en vain. Je tourne enflé, à une vitesse folle, rotativement à un axe désordonné. Je dois regarder le ciel... Il le faut... mais inexorablement, il m'échappe et mon nez s'écrase sur la paroi métallique qui accueille ma chute. 

 

 

 

          Au beau milieu de la foule, je me disais : Retiens-toi de vomir, en imaginant les possibilités de sauver la face si cela devait se produire quand même.  

 

          Ayant la chance d'être vêtu d'un large manteau, je me voyais accroupi, masqué, vomissant de tout mon soûl au pied d'un mur. Moindre mal... Mais il ne fallait pas que ce monde s'en aperçût. Puis je m'interrogeai, espérant varier ma pensée pour oublier le poids qui enserrait ma gorge, sur la cause : abus ? Faim ? Je ne le sais toujours pas, et fidèle à moi-même, j'hésite encore... même pour être malade.  

 

          Le temps viendra bien m'obliger à prendre une décision, au moins une... En attendant, je me délaisse à voguer, ballotté sur les crêtes de l'écume légère de la vie. Un p'tit bouchon mi volant, mi noyé sur l'océan de l'indécision. 

Par Luc
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Jeudi 18 mai 2006

  

 

 

          Les concessions à faire à la vie, dès le matin, sont importables. Jamais la quiétude et le délaissement ne m'atteignent si agréablement que lorsqu'on ne me parle, ni ne me dérange. A cette heure, je me trouve dans cette situation espérée. Mais son temps est gâché, sachant fort bien que l'arrivée impromptue du perturbateur est plus qu'éventuelle. Alors je grogne à la sauvagerie des bonjours hypocrites, des demandes de service, des perfides marques de sympathie masquées sous sourires déférents.  

 

          Je pense aussi à ce proche avenir, qui consacrera une solitude dont je ne veux à aucun prix. La contradiction se fait plus lourde à gérer, mais l'inégalité d'humeur et le manque de courage ne cessent de peser plus dans l'empirique représentation dont je puis me persuader quant à ce futur dichotomisé.  

 

          D'une part, précarité, angoisse, solitude (lieu un) ; d'autre part, incertitude (certes, mais...) délassement et bien-être (lieu second).  

 

          Les inquiétudes sont communes aux deux lieux, mais contingentes en ce qu'elles induisent mon caractère, ma nature. A choisir... il n'est pas de choix autre que le lieu second... Je dois donc partir... vite... dans la crainte.  

 

II  

 

          Si le froid mord moins, les chambres, les trottoirs où s'élargissent les instincts érotiques, grandissent sans mesure. Ecoutant sans attention un orateur, je me trouvais sur un banc-lit, au fond de la salle. Nous discutions continûment pendant que le régent esquissait mille figures de style, noircissait le tableau blanc de multiples figures cabalistiques. Nous riions, et le soir tombait lentement sur les visages heureux. Nous nous allongeâmes sur le banc-lit, et nos peaux se frôlèrent. Les attouchements furent naturels et semés de gloussements. Mais je ne pouvais pas l'honorer ; on m'en empêchait, intrinsèquement. L'occasion était offerte, mais je ne pouvais consommer, retenu par des liens plus solides que ma volonté de luxure. Alors je vis un phallus dont le gland était à angle droit par rapport à la verge ; un préservatif comme un sac poubelle. Et toujours cette chimiothérapie plantée en travers de la gorge.  

 

          Alors que la scène émouvante et érotique passait dans le calme et la chaleur, la salle s'agrandit, et je la toussai, l'éructai hors moi dans une glaire libératrice. Les yeux trempés, saignant du nez, de mon inconséquence, j'achève de me dissoudre dans la faute. La glaire où l'érotomanie chauffait encore, est restée collée là, sur le carreau. Elle descendait la vitre telle un escargot traçant, jusqu'à son issue fatale, broyée par le climatiseur, broyé par la faute.  

 

III 

 

          Je tourne et avance plus faiblement... Le vent de face en est-il la cause ? Ce serait un subterfuge bien particulier. Alors me souciant plus encore du réel, je tourne le dos à l'extérieur. J'aimerais qu'à cet instant une flèche, décochée par qui l'aura voulu, vienne se planter entre mes omoplates, ou qu'un sniper, la larme à l'oeil, s'occupe de mon aisance. Mais non... la cible est trop belle et trop facile ; la mort subodore le piège, et dans sa méfiance, m'évite autant qu'elle le peut. La flèche ne vient pas et les jours s'allongent sur un parterre de dépit. Je la voudrais prendre à deux mains et d'un geste brusque en transpercer mon front, pour fouiller dans l'innommable gabegie qui me sert de raison. Sarcler, récurer cet intérieur diverti... Mais où que je porte les yeux, je ne saisis pas de tel trait empenné à la pointe durcie. J'entends plutôt mes feintes, mon angoisse obscurcie... et les jours qui s'allongent les jambes serrées.  

 

IV  

 

          J'ai renoncé à tenir le compte de l'utilisation par ma plume du syntagme "espoir déçu". Tentant vainement de masquer ma faiblesse et mon vide intérieur par la métaphore et l'emphase, maniant parallèlement l'anacoluthe avec art, dans le but unique de servir la pompe... j'en demeure à cette unique pensée : espoir déçu. Je suis espérant, ma très grande faute. Mais il m'est impossible de lutter tant pour la survie que pour la victoire de cet espoir. Alors je doute, de moins en moins cynique pourtant.  

 

          Le faîte social, bien que chatouillant ma curiosité, pour des raisons inavouables le plus souvent, je le réfute. Je sais qu'en ce soir humide où ma mâchoire inférieure tombera béante sur le bout de mes souliers, ma seule volonté sera de respirer une solitude, une quiétude craintive de l'échange. Alors fidèle à moi-même, je constaterai une fois encore l'évidente absurdité de ma vie dans le souffle léger qui agitera les lambris.  

 

            Une goutte d'eau coulant sur la surface grasse me rappellera dans le même temps ce sur quoi je marche, et ce que doivent ressentir ceux et celles qui m'embrassent. Que la goutte meurt flasquement et qu'elle disparaisse une fois à l'horizontale, cela est certain... Encore un espoir pour moi ! Et je ne pense pas que celui-ci sera déçu...
Par Luc
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