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Arbeit (du 16/10 au 29/12/95)

Mercredi 26 avril 2006

L’ombre de la feuille du charme qui chute sans bruit m’a poursuivi insupportablement. Je bois encore une rasade, pour oublier la honte dont j’aurai peur dans si peu de temps. Le moment n’est pas à l’allégresse. 

J’ai su partager mon désarroi… le pensais-je ! Il a fallu redevenir calculateur pour ne pas lasser : qui aime celui qui craint l’ennui et ne peut rester sans rien faire sans sombrer dans l’antithèse de l’attirance ? Il faut parfois faire son jeûne de malheur… Malheur ! Je n’interdis à quiconque de s’esclaffer à ce sujet. 

Favorisé entre les favorisés, pardonné de son ton déclamatoire et plein d’emphase, qu’était-il lieu de la plainte ?! De la complainte de l’incomprenant de quelconque motivation ? Si n’était la forme douteuse et oblongue de la gueuse alanguie, distraite sous l’orme… et une longue de macreuse, une ! Je hais la viande. La solitude me dépasse, m’écrase les pieds et la tête. Je ne pense plus ; merci bouteille, merci hachis ! (…) sans conviction cependant… 

 

Par Luc
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Mercredi 26 avril 2006

Deux cubes articulés ne se sont pas séparés lorsqu’ils ont commencé leur glissante danse de mort. Sur une musique lente et ronde, peut-être bien une valse, ils se sont énamourés, attachés, dissociés, ont joué sur le fil de la surface moirée. Ils ont rapproché leurs corps en détournant leurs têtes, une main sur le front pour l’un, un bras affecté tranchant l’air pour l’autre, les doigts raides et retournés. 

La danse a continué, plus hachée cette fois, et bruyante aussi. Les deux cubes tournants ont emplâtre la glissière de sécurité, derrière laquelle se trouvait la fosse de l’orchestre. 

La barrière métallique a longtemps ployé dans le tzim bam boum et ra ta ta [1], s’est souvenue d’un roseau servile et abruti, alors a rompu dans les étincelles de la danse des cubes qui ne devaient pas s’arrêter pour si peu. Ils ont continué jusque dans la fosse, ou au fond du talus boueux, à tourner, et tourner encore… 

Lorsque je passai, aigri et plein de rancune contre le contretemps, fâcheux, « ‘fait chier ! », j’accentuai la musique de mon désespoir, espérant infliger aux cubes une leçon qu’ils n’oublieraient pas de sitôt… si n’avait été la tête de l’un des chauffeurs qui roulait encore dans l’herbe grasse et trempée… [2] 


[1] En hommage au « Berlin Alexanderplatz » d’Alfred Döblin. 

[2] Collision / encastrement de deux poids lourds entre Satolas et l’Isle d’Abeau en raison d’un verglas inimaginable ce jour-là, où naturellement j’avais dû aller à Lyon en voiture en raison des grèves de cet automne 1995. 

Par Luc
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Mercredi 26 avril 2006

Ciel de traîne, temps à neige… 

Les toits luisent, et s’inclinent 

Quand j’étrenne une arpège, 

Assise sur la mine 

Déconfite de celui 

Qui ne sait pas ou plus. 

Je profite à l’envie 

De t’avouer que je t’… Tuuuuuuuuuuuuuu tut tut tut tut… 

Par Luc
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Mercredi 26 avril 2006

  

 

 

Les paupières se froncent ; les sourcils frémissent et la pupille se fait lourde. Me remémorant la fantasque activité des jours passés, sans sommeil et avec si peu de réconfort, ma vie pourrit mollement dans les détails scabreux, qui la rendent insupportable. Je revois l’époque des visages hilares et avinés, où tout ne tournait qu’autour de moi, libre et ivre [1]. L’existence s’écoulait lentement au rythme du sommeil et du vin. Maintenant, le rythme s’accélère et c’est à mon tour de devenir satellite, pieds et antennes liés par l’invincible gravité. La fatigue gagne sans cesse du terrain. Mon lopin se réduit aujourd’hui à la portion congrue, et ma faible personnalité se dissipe dans l’angoisse. Alors, sourdement, je fonce mes yeux, les enchâsse un peu plus profondément dans les orbites, puis serre les dents, pour paraître mieux, plus beau et plus fort. Mais j’en pressens un peu plus que l’inutilité.  

 

II 

 

Nulla penna sine poena [2]. Je ne sais pas si la phrase est régulière, contrairement à mon humeur, qu’un gris sale auquel il va bien falloir s’habituer vient affliger de sa lourdeur oppressante. Pourtant, tout avait fonctionné pour le mieux, mais mes yeux commencent à refuser, depuis quelques jours. 

Des frissons, dont j’ignore s’ils sont de fatigue, « d’effroi », rampent entre mes deux épaules comme la dague de la piétaille cherche la faille dans l’armure de la boîte de conserve chue à terre. En lieu et place de grande épée, je fais tournoyer ma raison de part et d’autre de ma peur, mais j’y trouve bien peu de failles…  

 

III 

 

La torpeur a bloqué mes traits quand je marchais d’un pas flou ce matin. Je sentais que la douleur pouvait me prendre à la foulée suivante ; il n’en fut rien, mais la seule possibilité de sa survenance m’y rendait attentif. 

L’hésitation demeurait le maître-mot, et le sol lui-même semblait se dérober sous mes pieds. Alors, cancanant et claudiquant, j’avançais, me brisant les poumons de cristal sur la fraîcheur excessive de l’endroit, à peine réchauffés par l’inspiration de fumées… incolores et de diverses origines. Je deviens malléable, corvéable à merci, peut-être à outrance… [3] Qui sait ? Il n’est pas interdit de rêver. Il va encore falloir être bel et bon, ressortir de l’aseptisé, afficher peau nette, œil vif et voix virile assurée, entrecoupée de ces rires de complaisance… Mais je suis encombré, glauque et craintif…  

 

IV 

 

Le sentiment d’ininterrompu peut saisir comme ça, sans plus de façons, et surtout sans que personne y trouve à redire… 

Devrait-on s’endormir pour se réveiller une fraction de seconde plus tard, sans avoir pu profiter du repos ? Devra-t-on travailler toute une vie, sans avoir pu profiter du repos avant la mort ? Pas de Dieu et tellement de maîtres… que continuer en devient risible. 

Le faible apparat de liberté qui nous est laissé est le lopin du serf, mais que l’on ne nous prenne pas à braconner en terre seigneuriale ! Ce cri d’une révolte toute théorique ne signifie aucun appel à la réaction, qui outrepasserait la tiédeur à laquelle il faut bien s’astreindre. De la même manière, je désapprouve de toute mon inertie les mouvements actuels… [4] Tellement de maîtres et si peu d’admiration… 

Les convictions s’espacent longuement entre deux sessions de confort docile et douillet. J’apprécie la tranquillité à sa juste valeur (bien qu’exécrant les pantoufles…), c’est-à-dire aucune : si peu d’admiration et pas de pensée. 

L’utile est le critère ultime de la phraséologie mesquine d’un être empêtré dans son refus des contradictions, mais il connaît ses torts et l’incohérence du propos : il n’a donc pas de pensée ; tout est inutile. Pas de Dieu, tellement de maîtres, si peu d’admiration et pas de pensée : tout est donc bien inutile. 

 

 

 

Les barrières se sont d’abord abaissées devant nous, moutons inertes sans Panurge, dans une sonnerie stridente et mécanique, alors que de violents éclairs déchiraient le ciel bas. On ressentait le soleil briller rouge derrière la masse compacte des nuages enfumés. C’est alors que les moutons s’agacèrent, s’innervèrent pour finir par exploser dans la haine et les insultes fusant de toute part. un mouton rechigne-t-il à avancer que le haro est jeté sur lui, à son grand mécontentement, si bien qu’il ralentit encore plus tout le troupeau… et ainsi de suite… J’étais parmi eux, pas le moindre, premier à bêler mon agressivité, et dans la défiance subséquente, sachant que je n’arriverais jamais le premier… 


[1] En mémoire des soirées aixoises dans mon appartement du 39, rue du Félibre Gaut. 

[2] « Pas de plume sans peine » : pas d’écriture sans souffrance. Adaptation toute personnelle de l’adage pénal « Nullum crimen, nulla poena, sine lege » : pas de crime ni de peine sans loi). 

[3] C’est-à-dire un combat à mort dans les termes de la chevalerie… L’avocat Guy Alfosea avait commencé envers ma personne son travail d’asservissement, moins de trois mois après mon entrée en fonction… 

[4] Toujours les fameuses grèves de l’automne 1995. 

Par Luc
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Mercredi 26 avril 2006

Une conversation téléphonique entre deux esprits. Le premier explique simplement au second l’obligation qu’à celui-ci, l’esprit du hérisson, de venir se dissoudre dans celui-là, l’esprit de la piscine, sous l’obédience de ce dernier afin qu’il devienne… maître du monde, les forces conjointes et incommensurables du hérisson et de la piscine étant susceptibles de dévaster le Tout.

L’esprit du hérisson imagine un instant les lettres composant son nom flotter mollement dans l’eau de la piscine après sa dissolution. Sa réponse est on ne peut plus claire : « Pas question ! Tu es fou ou quoi ?! ». 

L’autre semble dépité, t renchérit : « Ah non… T’es sale, là ! ». 

Puis il paraît soudainement s’étrangler à l’autre bout du fil, gémissant de douleur, poussant des « Non ! » craintifs entrecoupés de « Qu’est-ce que c’est ?! » plaintifs. 

Alors le cri, inimaginable, ontolique [1] : « UUUUUURGL ! » 

Alors le hérisson voit la scène : l’esprit de la piscine s’est fait prendre par une sorte de grosse motte de tourbe… Le combat est farouche et irreprésentable. Parfois une main de taille démesurée sort de la motte, et y rentre avec fracas, un pied de même dimension qui suit la même destinée, puis l’avènement final : IL est obtenu, grand, fort, de couleur vert d’eau, et il repousse son cri, au grand dam du hérisson, qui songe à la tourbe, ajoutée à l’esprit de la piscine… Qu’en résulte-t-il ? 

L’esprit du hérisson sourit : cette brute uuuuuurglarde qui se dirige d’un pas décidé vers la conquête de l’univers n’est que du torchis ! Dans la porte de lumière qui s’ouvre devant elle, la brute ne reste que du torchis… 


[1] Adjectif inventé par le professeur Alain Chareyre-Méjean, s’agissant de situations en rapport avec l’être mais que l’on ne peut qualifier ni de « ontiques » ni de « ontologiques ». 

Par Luc
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Mercredi 26 avril 2006

  

 

 

La fièvre me prend assez doucement, d’abord en me réveillant sans réellement le faire, puis en m’empêchant de me lever. Suite à quoi, la sape commence… Le ventre grogne, l’estomac se rengorge de bile acide, serré qu’il est par les intenses frissons qui parcourent le dos et les flancs. Dans le nez, l’odeur a changé… J’exhale des odeurs médicamenteuses. Ma vue se brouille et la tête tourne, tressaille de tremblements magnétiques. Les lettres ondulent devant moi comme le beau visage de l’être éventuellement aimé derrière la flamme d’une bougie, mais il demeure cette fumée noire qui cercle mes yeux de sombre suie, les repoussant loin vers le fond du crâne. Par-delà le verre vacillant, les passants vitupèrent et les toits sont mobiles acharnés et endeuillés de jour vrai. Il va falloir rejoindre la cohue sans savoir à quoi je ressemble. Je suis chaud. Tout me hante dans une infinie dérision. Elle me mange, lentement, tout doucettement, brûlant mon nez.  

 

II 

 

Le vent s’est levé, violemment, et repoussant à un autre cycle ma neurasthénie habituelle des premières heures d’un jour que l’on décèle à peine. Si le temps de ne plus expier existait, je crois qu’il viendrait un matin tel que celui-ci. Et pourtant… les cristaux de glace qui maculaient les voitures, jonchaient le sol avide, ne brillaient pas d’une particulière pureté. Le blanc se voyait comme bien salissant quand le réconfort ne venait, une fois encore, que de la chaleur des effluves… du gasoil (et non d’un parfum de femme, comme l’insinuait Brel si perfidement). Subtiles fragrances bien vite balayées par un fort vent de ressentiment, d’aller vers l’avant alors que l’on aspire qu’à regarder un soleil sans chance de se lever. 

J’ai de nouveau raté l’orange, bêtement suspendue dans le ciel cotilloné, car il est de coutume de s’en venir vers l’occident pour n’offrir au digne astre qu’une nuque résipiscente, pendant qu’il décide de paraître.  

 

III  

 

Je n’avais pas rêvé ! Il s’agissait bien d’un flocon, un éclaireur avancé de l’ennemi de mon retour. Leur nombre fait à l’instant défaut, mais je pressens l’inévitable. Leur taille, leur virevoltance croissent et outrecuident. 

Un corbeau (ou une perdrix, voire un simple ramier : je n’ai jamais été calé en images à l’école…) vient de se poser au loin, sur un arbre métallique… Socle ou billot, il n’en bouge plus, contrairement à moi, abdominaux tendus à se rompre, m’agitant, tournoyant sur mon fauteuil (…)

Ils ont stoppé… On réentend les gamins, le bourdon, le vent qui fouette les cous offerts des passants, inhabités à la chape de jute blanche et grossière qui enserre leurs visions. Alors, tranquillement accoudé au rebord de la fenêtre, mon travail systématique de dénigrement, d’ébranlement prend forme et fait de moi sa première victime. Rien de triste cependant… Le dépit, mêlé d’un refus sans nuance de ce qui ne fonctionne pas, conviendrait mieux à cette défaite annoncée…  

 

IV 

 

J’ai entendu dire que quelqu’un avait marché sur l’eau… Plus humblement, mes pas m’ont mené sur un miroir inquiétant, où aucun reflet n’était visible, une glace luisante certes, mais grise et traîtresse. Sa surface moirée incitait à une longue valse, pérennisant les anciennes coutumes de valdingue par les fossés aux pommettes saillantes et fossettes souriantes. 

Mon indifférence s’est crispée quand la perception de l’impossibilité de la vitesse tant que de l’arrêt s’est faite plus lourde et chevauchante. Je pensais d’avance le regard, figé dans cette danse sans foulards. Alors j’ai rejoint, moins légèrement, le troupeau excité tandis que le miroir se confondait avec le plafond. J’ai pu réaccélérer ma course insondable, cesser de m’extasier sur la prunelle ardente qu’au fond j’ai toujours rêvé de connaître, striée de grillages tournant sans nulle cesse sur eux-mêmes, sur un rythme ternaire encore… 

Par Luc
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Mercredi 26 avril 2006

Un cycliste, derrière lequel je roule, ou plutôt me déplace en translation dans un silence absolu. Il est vêtu de vert, son casque est de la même couleur, mais d’une taille inquiétante. Il relève une main du guidon, faisant mine de tourner à gauche. Je le dépasse, me retourne, et constate sa fantastique embardée : il a fait pivoter la roue avant trop vite ; le vélo s’arrête net, et son occupant part en saut périlleux [1]… arrière, par une étrangeté du mécanisme des forces (ou était-ce moi qui étais à l’envers ? Dans un miroir ?). 

Alors qu’il allait accomplir son troisième tour sur lui-même, la montée de ses jambes est brutalement interrompue par le pare-chocs d’une voiture en stationnement. Là, il tombe. Je vois les fractures ouvertes du tibia-péroné, les pics ensanglantés surmontant une bouillie rougeâtre, que parsèment quelques bouts de cartilages. Il râle et je ne fais rien, sinon que de le regarder ramper vers le caniveau tout proche, gémissant, levant parfois une main que personne ne prend. Il se traîne vers le caniveau, contre lequel il se blottit en position fœtale. Durant ces deux mètres, son corps a changé : la grosse courgette qui lui tenait lieu de casque a disparu, ou explosé ; il est désormais une loque sanglante, comme brûlée. Il replie plus encore ses genoux contre sa poitrine et continue de chouiner. Le spectacle est terminé : je repars, éthéré, dans le brouillard. 


[1] Cela m’est arrivé très peu de temps après en descendant la Sainte Victoire en VTT : j’avais, au sens propre du terme, la couronne d’épines sur la tête ! Etait-ce mon premier et seul rêve prémonitoire ? 

Par Luc
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