I
Les paupières se froncent ; les sourcils frémissent et la pupille se fait lourde. Me remémorant la fantasque activité des jours passés, sans sommeil et avec si peu de réconfort, ma vie pourrit mollement dans les détails scabreux, qui la rendent insupportable. Je revois l’époque des visages hilares et avinés, où tout ne tournait qu’autour de moi, libre et ivre . L’existence s’écoulait lentement au rythme du sommeil et du vin. Maintenant, le rythme s’accélère et c’est à mon tour de devenir satellite, pieds et antennes liés par l’invincible gravité. La fatigue gagne sans cesse du terrain. Mon lopin se réduit aujourd’hui à la portion congrue, et ma faible personnalité se dissipe dans l’angoisse. Alors, sourdement, je fonce mes yeux, les enchâsse un peu plus profondément dans les orbites, puis serre les dents, pour paraître mieux, plus beau et plus fort. Mais j’en pressens un peu plus que l’inutilité.
II
Nulla penna sine poena . Je ne sais pas si la phrase est régulière, contrairement à mon humeur, qu’un gris sale auquel il va bien falloir s’habituer vient affliger de sa lourdeur oppressante. Pourtant, tout avait fonctionné pour le mieux, mais mes yeux commencent à refuser, depuis quelques jours.
Des frissons, dont j’ignore s’ils sont de fatigue, « d’effroi », rampent entre mes deux épaules comme la dague de la piétaille cherche la faille dans l’armure de la boîte de conserve chue à terre. En lieu et place de grande épée, je fais tournoyer ma raison de part et d’autre de ma peur, mais j’y trouve bien peu de failles…
III
La torpeur a bloqué mes traits quand je marchais d’un pas flou ce matin. Je sentais que la douleur pouvait me prendre à la foulée suivante ; il n’en fut rien, mais la seule possibilité de sa survenance m’y rendait attentif.
L’hésitation demeurait le maître-mot, et le sol lui-même semblait se dérober sous mes pieds. Alors, cancanant et claudiquant, j’avançais, me brisant les poumons de cristal sur la fraîcheur excessive de l’endroit, à peine réchauffés par l’inspiration de fumées… incolores et de diverses origines. Je deviens malléable, corvéable à merci, peut-être à outrance… Qui sait ? Il n’est pas interdit de rêver. Il va encore falloir être bel et bon, ressortir de l’aseptisé, afficher peau nette, œil vif et voix virile assurée, entrecoupée de ces rires de complaisance… Mais je suis encombré, glauque et craintif…
IV
Le sentiment d’ininterrompu peut saisir comme ça, sans plus de façons, et surtout sans que personne y trouve à redire…
Devrait-on s’endormir pour se réveiller une fraction de seconde plus tard, sans avoir pu profiter du repos ? Devra-t-on travailler toute une vie, sans avoir pu profiter du repos avant la mort ? Pas de Dieu et tellement de maîtres… que continuer en devient risible.
Le faible apparat de liberté qui nous est laissé est le lopin du serf, mais que l’on ne nous prenne pas à braconner en terre seigneuriale ! Ce cri d’une révolte toute théorique ne signifie aucun appel à la réaction, qui outrepasserait la tiédeur à laquelle il faut bien s’astreindre. De la même manière, je désapprouve de toute mon inertie les mouvements actuels… Tellement de maîtres et si peu d’admiration…
Les convictions s’espacent longuement entre deux sessions de confort docile et douillet. J’apprécie la tranquillité à sa juste valeur (bien qu’exécrant les pantoufles…), c’est-à-dire aucune : si peu d’admiration et pas de pensée.
L’utile est le critère ultime de la phraséologie mesquine d’un être empêtré dans son refus des contradictions, mais il connaît ses torts et l’incohérence du propos : il n’a donc pas de pensée ; tout est inutile. Pas de Dieu, tellement de maîtres, si peu d’admiration et pas de pensée : tout est donc bien inutile.
V
Les barrières se sont d’abord abaissées devant nous, moutons inertes sans Panurge, dans une sonnerie stridente et mécanique, alors que de violents éclairs déchiraient le ciel bas. On ressentait le soleil briller rouge derrière la masse compacte des nuages enfumés. C’est alors que les moutons s’agacèrent, s’innervèrent pour finir par exploser dans la haine et les insultes fusant de toute part. un mouton rechigne-t-il à avancer que le haro est jeté sur lui, à son grand mécontentement, si bien qu’il ralentit encore plus tout le troupeau… et ainsi de suite… J’étais parmi eux, pas le moindre, premier à bêler mon agressivité, et dans la défiance subséquente, sachant que je n’arriverais jamais le premier…
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