7 janvier 1991
Un dédale s’ouvre devant moi, alors que des punaises déchiquetées jonchent le sol humide. Il pourrait faire froid si la peur ne me tenait lieu de douceur unique. Je sais qu’il y a la vie au détour de l’une des voies qui se découpent dans la pénombre. Au bout d’une autre, il y a une femme, qui m’attend,, que je n’attends que de répudier ; il ne faut pas que je prenne celle-ci, mais comment savoir ?
Dans la troisième voie se trouve le monstre qui me hante ; il aboie, cela est parfaitement audible, mais l’écho caverneux m’empêche de déceler son exacte provenance. Les autres voies, s’étalant langoureusement dans une clarté déchue, ne mènent à rien ; à la mort serait probablement une certitude pleine de réconfort, mais je crois lors impossible de mourir dans ces chemins petits, ridicules et cossus.
Je suis ce vieillard chenu qui se trouve au confluent des différentes voies. Ma voix a un son différent selon que je hèle vers telle une ou telle autre. L’écho est un mensonge ; car la plus profonde, la plus ardue serait sûrement celle qui débouche sur la vie, le meuglement éructé devrait donc lanciner jusqu’à une longue et fatale rupture.
Mais ma barbe blanche et mes longs cheveux sont les attributs de ma sagesse, et plus jamais je ne me laisserai tromper par l’évidence. Le problème du choix ne m’a pas effleuré un seul instant : la voie de la vie est la seule valable.
La femme ! Je tempère mon envie de rire, car que ferai-je bien lorsque je l’atteindrai, sinon vivre avec elle dans ce tunnel sordide, où je continuerai d’entendre les aboiements rageurs du monstre qui souvent m’agressa, me força à faire volte-face, à fuir sans me retourner. Je lui échappai toujours, mais revenant au croisement des voies éthérées, je ne savais pas plus déterminer quel chemin était le sien.
J’ai souvent songé prendre les voies du rien, plutôt que de rester, comme un piquet inutile, comme une croix sur la tombe de ces ignobles punaises. Mais elles sont trop claires pour être honnêtes, pour mener à la voie de la vie. Je veux m’enfoncer dans l’obscurité pour découvrir. Errer dans la lumière à jamais a pu paraître séduisant lorsque j’étais encore jeune, que je ne connaissais pas la femme… mais j’ai fini par vouloir la femme, que j’imaginais flamme et eau, amoureuse de toute façon. Mais la vision de ce que j’aurais pu vivre avec elle me dissuada de prendre le risque de prendre sa voie.
Et, arrivé à un âge où la raison tient plus de l’orgueil que du rationnel, j’ai voulu affronter le monstre terrible, qui me donnerait pour sûr à la mort. Mais qu’avais-je à y gagner ? Comme toujours, je ne l’aurais pas vu venir, et quand bien même l’eusse-je vaincu que le dilemme des choix eût été identique, n’ayant pu remarquer sa voie.
Enfin, je suis le vieillard. Oh je réalise bien que ma sagesse n’est plus que sénilité et obscure indécision ; je ne sais même pas si, le monstre attaquant une fois encore, ce qu’il n’a pas fait depuis longtemps (peut-être est-il mort ?), je parviendrais encore à fuir, tellement je suis las. Je n’arriverai même plus à honorer la femme ! Non, il ne me reste bel et bien que la voie de la vie, mais je ne peux presque plus marcher. Trop sensible et vieux, mes larmes coulent parfois sans raison, jusqu’au sol où les punaises n’ont jamais bougé. Tout ne semble que mort ici, et il me paraît bien que ce confluent des voies s’est bien plus éclairé ces dernières années.
Démocrite disait que la mort allait vers lui sans qu’il l’eut mandée et éclatait de son rire exterminateur, à la manière d’Empédocle d’Agrigente qui se jeta dans l’Etna pour égaler les Dieux. Et moi, je m’éclaire de plus en plus… la mort me mande ; ses chemins de lumière m’envahissent d’une douce torpeur. Ai-je trop attendu dans la recherche, pour le moment stérile, du chemin de la vie ? Rien n’est moins sûr. Je dois réagir.
Je m’engage dans l’un des chemins, fais quelques pas, et soudain tout s’éclaire ; ce n’est qu’au bout d’une dizaine de mètres que je m’aperçois que les trois chemins obscurs se rejoignaient ici même… La femme est là, me reprochant ma lenteur et mon indécision. Le monstre qui me hante la tient, assise sur ses genoux cagneux. La vie est là, aussi, souriante, me pardonnant pour mon manque de confiance.
Mais je vois, et tout est illuminé, reflète mes cheveux argentés et ma longue barbe. Tout est en pleine lumière, sans ombre, sauf une, au plafond : c’est la mort.



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