14 & 15 janvier 1991
Il me faut maintenant écrire mon trouble devant ces répétitions d’insanités. Le découragement me gagne ; il faut savoir bien mourir. Savamment, je scrute l’horizon des desseins annexes qui pourraient me sauver.
Il en est un qui me tient particulièrement à cœur : je voudrais me marier, trouver quelque chose d’instable me donnant l’impression que je ne vis plus, ressentir l’immobilité.
Le mariage est donc approprié à cette circonstance. La femme idéale, pour jouer le rôle de ma protagoniste, ressemblerait un peu à Rachel . Elle aurait ces cheveux blonds lissotiches que j’aime tant avoir sous les doigts, dont le sens tactile a malheureusement disparu avec le tabac et l’acharnement que je mets à les encorner lorsque le dernier exutoire demeure la musique. Sa dentition serait parfaite, contrairement à la mienne, une originalité que je ne détiens de personne.
Son visage ovale respirerait sous des allures de bêtise une intelligence contenue, dont la connaissance m’outrepasserait sans retenue. Et ses yeux, ah ses yeux ! Ils seraient ceux de Rachel, et je n’en veux point d’autres, d’une sorte de bleu aux liserés verts, finement rayés de la pupille au périhélie de l’iris par des striures grises, un peu à la manière d’une roue, d’une dure Destinée.
Plus physiquement, sans ambages, elle ne devra certainement pas être de petite taille, mais une hauteur exagérée serait également nuisible. Sa taille sera fine, sa poitrine fière, menue, bombée et ferme, sa musculature légèrement marquée, ses jambes fuselées, sa peau très blanche mais pas diaphane (car je crains ce qui me fut terrible et me serait à coup sûr fatal si cela devait se reproduire ) et merveilleusement, vertigineusement épilée. On me dira : « Ce n’est qu’une belle statue que tu veux là ! ». Non car elle existe, et très probablement l’ai-je déjà vue, ou pour le moins entraperçue…
Il est dès lors évident qu’avec mon égoïsme légendaire, ma cupidité, mon cynisme tour à tour mêlé d’humour et de mépris… je ne saurais avoir gré à ses yeux, et c’est bien normal, car ajouté au fait que je suis petit, je ne manque pas de toute la panoplie des défauts qui font d’un homme une sorte de pouvoir brut plus effrayant et dissuasif qu’aimable et attractif. Je ne suis pas aimable. Et pourtant ma méchanceté avoisine le degré 0. Quel dilemme cruel ! Quitte à ne pas me faire aimer, autant avoir la satisfaction d’être odieux, mais ma gentillesse innée, par je ne sais quelle bizarrerie, est toujours ressentie comme une ironique agression.
Pour autant je ne suis pas seul ; j’ai mes satellites, mais la communication se borne à une béate fascination sans amour de leur part et à mon égard, pour les moins entendants, et à une craintive indifférence, jamais déférente, pour la plupart. Il est dur de s’analyser comme l’on est car l’on se rend vite compte, même avec un portrait (trop) rapidement brossé, que lorsqu’on est seul, ce n’est que justice, et quand on copule, on le ressent comme une erreur qui ne se reproduira pas de sitôt. Mais ce dessein de trouver, de me marier, est le plus grand que j’aie, alors…
J’ai de même pensé à la religion… Dieu est beau et grand, mais par Lui, que ses serviteurs sont laids ! Tous aussi jésuites que les eunuques à la rose et les castrés du bonnet phrygien… J’ai honte pour eux, mais je crois, enfin, j’ai une certaine foi, qui s’accommode mal des intermédiaires et de toute sorte de béatitude médiate ou d’enthousiasme surjoué, ce qui ne Lui enlève en rien Sa puissance. Ce n’est pas un besoin pour moi de croire en vue d’une quelconque sauvegarde personnelle, mais uniquement pour me donner l’humilité dont je manque tant, car que suis-je, comparé à la puissance du Très-Haut ?
Rachel n’est pas croyante. Ou du moins ne devons-nous pas avoir le même Dieu. Le sien, à constater sa futilité morbide, doit plus ressembler à Sabaot qu’à Odin ! Mais je ne désespère pas que la foudre, peut-être apportée par Mjolnir, passant à travers le Lagatjar, la stupéfie et l’arrache de ses rêves dorés et… quelque peu bourgeois qui forment sa vie ici-bas.
J’aime tout de même Dieu, malgré ses erreurs, malgré mes péchés, quand il serait plus aisé d’opter pour un athéisme purement conjoncturel, mû d’une crainte irraisonnée et masquante nourrie à l’encontre d’une force supérieure, le Seigneur. Je n’ai plus peur car je sais que je suis déjà condamné. La religion est un dessein qui m’aurait attiré si je n’avais tant de chose à me reprocher.
J’ai aussi voulu être un guerrier, sentir le vent du Faouët plein de crachin pénétrer mortellement chaque pore de ma peau désormais hâlée et rugueuse de mon visage creusé. J’ai voulu être cet homme aux muscles vifs et saillants, qui se découpe en deux images contradictoires, représentant mon paradoxe d’ordre et de frénésie.
J’aurais donc pu être d’un côté ce guerrier aux cheveux rasés, au visage carré et glabre, grand, large et beau comme un squelette blanchi par le soleil, gisant à demi recouvert dans le sable de Syrie, les yeux bleus grands ouverts dans l’Eternité de la mort ou de la vie.
J’aurais aussi pu être le grand guerrier aux cheveux longs et blonds, à la moustache foisonnante, comme porté par ce visage ovale cerclé de trépidations incessantes, mû d’une envie de ripaille ou d’en découdre avec l’autre, pour la simple gloire.
Mais le vent des déserts, des steppes, des landes à peines moussues, me ferait mal car je sais que la mort m’attend… Du moins aurais-je vécu ?
Aussi bien, n’étant ni mari ni religieux, ni guerrier germain ou gaulois, aurais-je pu pour me rendre aimable et m’aimer moi-même… être une femme !
Il faut en effet savoir modérer ses ambitions, réduire ses desseins et espoirs. Oui, tomber jusqu’à devenir une femme me ferait aimer.
Mais la vie, que devient-elle dans cet imbroglio de pensées ?
Surtout qu’à l’heure où je pense, les guerriers que je rejoindrai peut-être après tout se préparent à la fatale échéance .
Rachel Tolkien bien sûr…
La peau de Béatrice, diaphane et dangereuse…
Wargulf 1. Trois jours plus tard, vers 5H30 du matin, je prenais le petit déjeuner avec Jean-Pascal Schaefer quand nous entendîmes sur Inter, dans le silence d’une damnation éternelle, que la guerre avait commencé… Nous explosâmes de rire dans le même instant…
Commentaires