10 décembre 1990
Parfois, je me sens dépité, inquiet autant qu’on puisse l’être, sans y trouver de raisons valables… C’est le cas aujourd’hui.
Je vois un jeune homme, laid, le visage gourd, les traits épais. Il a de petits yeux chafouins situés près l’un de l’autre, un nez épaté et assez court s’évasant vers une bouche lippue dont les commissures à peine marquées accentuent l’impression de balourdise qui se dégage en premier lieu d’un tel visage. Sa peau s’avère, sans être foncièrement jaune, du moins blanc cassé tirant sur le jaunâtre, dépourvue en revanche de tout tempérament maladif.
Pour achever de définir le morphisme du personnage, je pourrai le qualifier de petit, ni gringalet ni râblé, somme toute quelqu’un de bien ordinaire, confinant à la médiocrité tant intellectuelle que physique. Ce commun individu, aussi bizarre que cela puisse paraître, entretient une liaison charmante avec une jeune fille, dont les multiples pots de peinture cosmétique n’arrivent à dissimuler une peau de mandarine qui doit probablement l’effrayer elle-même le matin au lever, devant le miroir.
Il s’agit d’une brunette banale, elle aussi, les yeux cerclés de rimmel, ce qui ne parvient pas à donner au regard morne l’effet de profondeur attendu. Son nez grossit ses traits de la même manière que celui de son acolyte passager ; ses lèvres, bien que charnues, ne dégagent aucune sensualité ou volupté, n’incitant guère à la gourmandise ou la gâterie de cinq minutes.
Quel couple ! S’ils devaient un jour avoir l’idée saugrenue de faire des enfants, Dieu que l’eugénisme me semblerait justifié ! Qu’importe après tout, ils se complètent à merveille, et cela me fait penser que je n’ai toujours pas trouvé chaussure à mon pied.
Un autre sujet d’inquiétude demeure le travail. Je ne sais plus comment le combiner avec le reste. J’ai beau pester contre l’incontinence du temps et de ses effets, rien ne s’arrange. Oh je ne me vois plus vieillir, bien au contraire, mais je parviens tout de même à m’ennuyer dans un temps qui passe à la vitesse de la mort ! Le travail est dur, et je compatis avec moi-même.
Mais l’inquiétude n’est peut-être qu’en elle-même… Je me voudrais non pas naïf, simplet, mais heureux dans la lucidité. Ne poussons pas trop loin les choses, ce serait absurde car il en retourne d’une inquiétude qui, sans virer à la peur, atteint cependant le but de me faire perdre pied durant de courts moments, et de me gâcher les heures tuées à dormir.
Je me tuerais de sommeil s’il le fallait, mais je cherche encore à te trouver, toi que je n’ai probablement pas encore vue, et cela prend du temps. Ma recherche ne sera pas vaine, mais la question est de savoir si ma méthode, consistant à attendre imperturbablement (stérilement ?), est concluante. Elle l’est certainement en ce sens que les aventurettes hygiéniques surviennent, mais totalement déphasée lorsqu’il s’agit de mettre la main sur l’important.
Allons ! Si j’étais sensible et un peu plus voyeur, le succès me caresserait pour sûr l’occiput en me susurrant des mots tendres, que j’enverrais dans les bas-fonds de nos relations… cherchées en fin de compte.
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