Images aléatoires

Recommander

L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise

Vendredi 13 février 2009

  Puisqu’il fallait raconter une histoire, racontons-la... Tant d’images se bousculent, se superposent pour ne donner au final qu’une intense sensation de confusion, d’irréelle inutilité... de gabegie.

  Les ondes radiophoniques égrènent leurs lancinants couplets de vraies nouvelles, et aident à l’oubli salutaire, en ce matin frais qui me fit incliner vers l’optimisme.

  Hier soir pourtant, tout aurait pu se jouer en ma défaveur, lorsque emporté par la facilité de la détente soigneusement organisée par la hiérarchie, je me comportai librement dans l’apparence. Je fis preuve tour à tour de mauvais esprit, d’une fausse écoute distraite adroitement celée sous le couvert d’une attention sans pareil, et enfin d’une participation à l’extase commune sur tel ou tel sujet. Toujours cependant, je pensais à mener ma barque, gérer à mon avantage tout ce qu’une conversation peut compter d’imprévus.

  Cela ne m’a pas empêché d’aller un peu plus loin que la rigueur de ma position le permettait. Peut-être cette maladresse ne fut-elle ressentie que par moi, mais il ne faut jamais sous-estimer la capacité de nuisance de son interlocuteur d’un soir, si sympathique soit-il, puisque à son niveau, il est un rouage de l’entreprise.

  C’est tout ce jeu fumeux de l’Entreprise, tout en soulignant que ce « E » majuscule ne saurait m’engager dans la voie d’une admiration béate mêlée de reconnaissance éternelle, dont une force indicible me contraint d’établir les règles en ce jour inactif.



PRELUDE

 

 

  « Le cheminement hypocrite jusqu’à l’horreur d’un salarié jeté dans les neuf gueules de l’hydre », tel pourrait être l’intitulé de la bande de papier recouvrant délicatement la première et la quatrième de couverture de l’édition prestigieuse de mon gros œuvre. Les caractères blancs sur fond rouge attirent le regard habituellement ensommeillé de mes congénères, vivant pour les plus adaptés et subissant pour les autres la monstrueuse supercherie du système libéral à la tête duquel se dresse, dans toute sa hideur, l’Entreprise. Personnalisée, mais évanescente, comme touchant à une déification magique.

  Dans un tel système, M. Madelin ne me démentira pas, Madame Entreprise a copulé en douce hermaphrodite avec Madame Erreur, suppôt en ligne directe de l’intelligence humaine, pour enfanter à de multiples reprises, donner naissance à d’autres personnes à part entière : Direction, Comité, Conseil, Président, Directeurs de tout et de rien (des ventes et/ou Ressources Humaines, Général, de conscience... Non, pas de conscience, il s’agit d’une descendance bâtarde indigne d’être citée ici, dans cette noble lignée), Responsables, également de tout et de rien (des ventes encore et/ou Relations Humaines ou Sociales, de l’Administration du Personnel, d’Entrepôt, de R&D en BtoB et CompBen...).

  Et malgré la connaissance de sa reproduction, nul n’a défini avec précision à ce jour qui est cette Madame E. Quoi de plus normal en l’occurrence ! Saurions-nous définir exactement les méandres silencieux de l’inconscient d’un être humain véritable ?

  Néanmoins, la question de la définition de l’entreprise, mérite que l’on s’y attarde.

  L’entreprise va bien au-delà de la notion induite par le verbe « entreprendre », lequel atteste d’une démarche positive, créative : on « entreprend une démarche », on « entreprend une femme », etc... En revanche, l’analyse du participe passé de ce verbe se révèle plus instructive.

  Le fait d’avoir été « entrepris » signifie que l’acte originel de naissance de l’action a été signé dans le passé, que nous ne saurions plus, pour autant que nous fussions concernés, que continuer l’œuvre déjà commencée. Par analogie d’idées, il pourrait paraître que le concept d’entreprise se rapprocherait ontologiquement de l’idée de Dieu, en ce que dans les deux cas, l’être humain hérite une situation dont il n’est pas responsable, et sans aucun moyen de la modifier ou de la dominer.

  L’explication philosophique, ou tentant de se le prétendre, ne convaincra pas les adeptes du système libéral, tout en notant la curiosité intellectuelle que peut constituer le fait que l’objet (l’entreprise) soit placé comme fondement du système (le libéralisme). Le libéralisme s’explique par la vertu de l’entreprise, et non l’inverse. Or en toute logique, l’objet ne saurait que servir un système conçu avec raison et entendement tout d’abord de manière abstraite, puis modifiant ou amodiant les phénomènes.

  L’explication purement rationaliste apparaît délicate. La théorie juridique s’est longuement attelée à une éventuelle définition de l’entreprise... pour ne pas aboutir. L’entreprise n’est pas une société, puisqu’un artisan personnifie une entreprise, fût-il démuni de toute forme sociale. L’entreprise n’est pas plus un terme juridique créateur de droits ou d’obligations.

  La définition managériale ne s’avère pas plus convaincante, car préférant recourir à des relations transversales (« transverses » dans le jargon) avec les termes « entrepreneur » et surtout « entreprendre » pour aborder le fond du concept. Le « entreprendre » peut se définir par la culture du risque, qualité inhérente et intrinsèque au véritable « chef d’entreprise », comme à tout dirigeant d’ailleurs. Cette notion induit la créativité, le sens de l’innovation, l’esprit d’initiative et le goût du risque. Le tenant s’avère donc un esprit participatif, doté d’un solide sens de l’improvisation, celle-ci étant guidée principalement et de manière dominante par ses intuitions.

Dans ce contexte, l’entreprise fait preuve par le biais de son dirigeant d’ingéniosité et de créativité intuitive, nécessite une grande flexibilité et vivacité intellectuelle (en matière de fraude fiscale notamment… Just a grin) pour guider l’ensemble par son sens du devenir. Toutefois, il convient dès à présent de souligner que non seulement cette définition se projette par l’intermédiaire du chef d’entreprise, mais que d’autre part il en résulte directement des défauts incompatibles avec l’acception magique du bon du système libéral et donc de l’entreprise. Dès lors, les tendances du « entreprendre » à ne pas aller au fond des choses, être muni d’une faible capacité à exercer une activité récurrente telle que la réflexion, ainsi qu’à s’adapter à un cadre imposé (celui de la réflexion encore, dans la conception a priori de la représentation), s’opposent au fait de retenir la définition managériale comme générale.

  Il ressort par conséquent des multiples avatars subis par ce concept que sa définition est polymorphe, mouvante selon les domaines, et bien usitée à dessein pour une utilité casuelle, tout comme Dieu...

  Le caractère obscur des fondements du concept favorise indéniablement, ainsi que l’a démontré J.G. Frazer tout au long des tomes du « Rameau d’or », l’acception magique et religieuse du concept, autour duquel s’articuleront progressivement cérémonies, rites, sacrifices et enfin, dans une évolution subséquente, un culte.

Par Luc
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Vendredi 20 février 2009

  La transformation de la magie en religion sous-tend l’évolution du concept d’entreprise ; certains phénomènes appuient la démonstration. Au XIXème siècle, il n’était pas question de système libéral, mais déjà le mot « entreprise » apparaissait derrière les termes génériques de proximité et d’usage, tels que « compagnie », « établissements X. » ou « société ». Le paternalisme originel est un autre point commun entre la religion et l’entreprise. Dans un souci cohérent de garder le contrôle sur une masse abêtie (les ouailles et les salariés), les castes dirigeantes de l’établi (la religion) et de l’avenir (l’entreprise) ont « entrepris » un travail fondamental de fidélisation et d’élévation du maigre concept de départ. Les années passant, l’église a créé Dieu, et les capitalistes l’Entreprise. Partant, les jeunes curés et les enfants d’entrepreneurs, insondablement noyés dans le concept, ont fini par y adhérer et y croire réellement. La suite de l’histoire ressemble à une traînée de poudre.

 

  Ainsi rapprochée de la Religion et de son tempérament nécessairement empreint de népotisme, Madame Entreprise a placé les siens à chaque clé de voûte d’un édifice personnel, qu’Elle fait devenir commun à tous. De quelle façon ? En infusant Ses théories telles que « l’homme est un animal social », à un degré si élevé que le malheureux quidam n’imagine même plus vivre hors le groupe.

  A ce sujet, on ne soulignera jamais assez combien l’helvète J. J. Rousseau (et non Okocha) a fait de mal à la pensée humaine. Cet ancêtre bêlant des écologistes, propre et péremptoire, mais tellement atteint de vacuité intellectuelle, ainsi que nos amis suisses, aurait bien mieux fait de continuer à cultiver son jardin plutôt que de vouloir s’insérer avec discordance dans le mouvement des Encyclopédistes, que Diderot a bienheureusement sauvé du premier pour l’éternité des siècles. L’approche de Rousseau dans « Le contrat social » se révèle à l’analyse extrêmement sujette à caution, et notamment pour ce qui concerne le pouvoir, le droit et la volonté générale.

  Très classiquement, « le droit est un pouvoir et le droit naturel est le pouvoir d’agir que la nature confère immédiatement à chaque individu, à savoir l’état de nature, le droit avec la force ou plus exactement avec la puissance. « Les gros poissons mangent les petits » selon Hobbes et Spinoza » [1].

  Je poursuivrai ici le propos sur Locke et Montesquieu, tenants de la théorie du droit divin selon laquelle la souveraineté n’appartiendrait qu’à Dieu (c’est-à-dire le chef d’entreprise, à l’évidence, l’entreprise étant conçue ici comme un potentat de droit divin). Or pour Rousseau, Dieu seul a le pouvoir et en est la source : nous ne pouvons nous accorder sur ce point.

  En outre, il est établi que dans les entreprises, le contrat social est partout (dans un fabuleux travestissement communicant nommé management par objectifs ou participatif), et vise à mettre en place une procédure de décision (ou plus exactement de semblant de consultation) qui permette, non pas de construire la volonté générale à partir de volontés particulières, mais de recueillir force et effet de loi : ici encore, la puissance vient s’offrir un habit (ou alibi, selon…) de premier ordre pour ne pas admettre officiellement son omnipotence.

  Le fameux contrat social s’impose par conséquent aux irréductibles. Pour Rousseau, il faudrait que la volonté générale par définition soit conforme au droit : au droit naturel devons-nous entendre, puisque l’histoire démontre sans qu’un doute puisse subsister sur ce point que le droit positif est l’expression du pouvoir dominant du moment, quand bien même l’apparence du respect de pseudo grands principes moraux et éthiques serait préservée par une habile rédaction de lieux communs sirupeux et dégoulinant de bons sentiments. Or nous avons constaté que la volonté générale étant suscitée et conforme non au droit, mais à Dieu (la direction de l’entreprise), n’est que l’expression de la volonté particulière de celui qui détient la puissance et donc le droit.

  Donc, dans la mesure où celui qui détient le pouvoir sait que son pouvoir est indivisible et que celui qui est en conflit ne peut rien faire contre le système idéologique dudit pouvoir, le salarié est démuni tant qu’il reste dans l’entreprise (l’équilibre des forces se trouvant cependant inversé en cas de contentieux, mais il déjà trop tard).

  Cela étant, celui qui détient le pouvoir devrait aujourd’hui plus que jadis, dans l’idéologie managériale, s’assurer que les sujets (pardon, les salariés) honoreront leurs engagements car chaque individu (et pas seulement le dominant) peut théoriquement avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale (c’est à dire la décision de la direction après la consultation de l’encadrement et/ou de la base, dont les plus parfaits exemples sont les « Chartes » et autres « Valeurs », sortes de contrats d’adhésion à apparence synallagmatique, les juristes me comprendront…) : c’est le fondement même du management.

  Je ne m’accorde en outre pas avec Rousseau sur le fait d’une volonté individuelle basée sur un intérêt propre qui serait différente de la volonté générale comme procédant l’une et l’autre de volontés particulières : ce serait surestimer la capacité de réaction et surtout la faculté de représentation des salariés, dont l’expression lorsqu’une discordance existe entre leur ressenti et la décision de l’entreprise relève plus du domaine émotionnel que de la volonté entendue au sens d’une décision effective conforme à une intention rationnellement représentée, le Triumph des Willens. Nous avons également constaté supra que le plus souvent, la volonté particulière du salarié se fond dans le simulacre de la volonté générale, laquelle n’est que le reflet (ça fait un peu « Mythe de la caverne », je sais…) de la volonté de la direction.

  Von Foerster souligne en la matière que « plus les éléments d’un système sont trivialement connectés, moindre est leur influence sur son comportement global, ils sont aliénés, l’influence de l’état du système sur l’action des éléments prend la forme de détermination rigide et univoque. Il faut que les comportements soient complexes pour que les agents aient une même chance d’exercer une influence sur le système ». Rapportée à l’entreprise, lieu de toutes les amours, perfidies, jalousies, ambitions, peurs et rivalités, toutes triviales par nature, cette sensation fait frémir : aucune volonté individuelle n’est susceptible d’exercer une influence sur le système, faute de raisonnement, de conception, de créativité…

 

  Mais revenons à cette notion de groupe, laquelle, quelque peu grégaire, a d’ailleurs été astucieusement remplacée du fait des organes dirigeants de Mme E., par « Equipe ». Esprit d’équipe, recherche d’une cohérence artificielle destinée à assurer les visées de Mme E.

  A cet égard, il faut refuser la grande fête, la grand-messe où tous (enfin, surtout les cadres) se retrouvent avec joie… et obligation. L’amusement, le sourire sont convenus par avance. La parole sera, selon sa place, scandée, respectueusement obséquieuse ou pleine de flagornerie, ou encore absente. Il me semble avoir toujours vécu cette compromission, mais maintenant, je préfère m’isoler, couper d’une lame sèche et tranchante l’éventualité des liens qui auraient pu m’unir à ceux-là, qui se retrouvent, dont l’unique souci consiste à ne pas commettre la moindre malséance de table devant leurs congénères.

  Eloignons-nous de cet hypothétique esprit d’équipe ! D’aucuns diront que nous nous excluons… Peu importe, le terme « libérons » me paraît plus adapté. Nos idées ne sauraient qu’être différentes et incompatibles, pareillement à nos lectures ou notre musique.

  Enfin, si je puis pour ma part garder un visage de marbre pendant cette épreuve sublime de bêtise, de vacuité absolue de vérité, la fureur de mes yeux ne se cèle pas. Le réalisant, je me morfondrai, crisperai les lèvres… en ne soulevant l’attention de quiconque à ma gêne. L'indifférence qu'on me témoigne me pèse, alors que de tout temps j'avais tendu à rechercher cette paix solitaire exclusive de toute présence étrangère. Je perçois un peu plus les délirants appels de l'extraversion et de son cortège de hurlements ou de couleurs vives, mais n'y adhère pas, dans tout ce que le luxe peut avoir d'indigne. Le rire s'efface au profit de l'esclaffement. Je me prends parfois à penser que j'aurais pu être janséniste. L'élégance, l'or et tous ces bijoux futiles ne me sont qu'horreur superflue, tout comme le concept de commerce, si étroitement attaché à eux. Les mèches ont remplacé les perruques poudrées, mais le contenu est le même. Bordel ! Il doit pouvoir exister un chemin spirituel, même dans le matérialisme ambiant, au long duquel l'amour de l'histoire et de l'érudition en général constituerait un but en soi, et ne se heurterait aux bornes sans finesse de la performance productive, ces basses bornes de pierre qui meurtrissent le pied du promeneur dans un choc masqué sous l'herbe grasse d'un matin songeur. Alors, dans ces conditions, il valait bien mieux que je restasse dans la fraîcheur, dans cette liberté confinée qui est mienne. Le faux sourire disparu, lorsqu’il n’y a aucune raison de se réjouir ou de s’emporter, donc de sourire, je ne regrette rien.

  L’Entreprise manie également avec art le subterfuge, comme tous les sophistes, management, bench-marking, cost-killing, roll-back, concepts sitôt prononcés, sitôt adoptés, pour leur originalité superficielle, leur caractère pratique car anglo-saxon et accommodant à toutes les sauces, et surtout du fait de leur flagrante incompréhensibilité...

  Tous ces chiens de libéraux qui se jouent d’eux-mêmes en se prenant pour des loups ! Déréglementation, flexibilité, esprit d’entreprise, commerce, fardeau des cotisations sociales, dynamisme, liberté d’entreprendre, managing, coaching, performances, résultats, cible, productivité, rentabilité, flux tendus et stocks 0, norme ISO 9003 et démarche qualité…

  L’abécédaire du parfait petit Hitler dans les représentations absurdes qu’il donne du sens d’une vie, ne concevant rien sinon l’appât du gain. Mon père disait que si l’on en pendait un ou deux aux réverbères des Champs Elysées, les politiques, les monétaristes, les nouveaux économistes et les chefs d’entreprise comprendraient rapidement que ’89 (ou par préférence personnelle, 1871) n’est pas si loin. Je serais presque d’accord, mais il en faudrait plus d’un ou deux. A l’heure où la verrerie ouvrière d’Albi (les albigeois ont toujours eu un millénaire d’avance), créée il y a plus d’un siècle avec l’aide et l’admiration de Jaurès, se porte comme un charme, où il n’est question de licenciements collectifs pour motif économique, comment ne pas s’interroger sur le douloureux martyre que prétendent endurer les fiers membres de la force vive de la Nation du fait d’un Etat centralisateur et soviétisant ?

  La forge vive, c’est le peuple des travailleurs, sans lesquels ces maîtres de l’industrie ne seraient rien. Si le travail est asservissant, qu’il ne soit pas en outre demandé de vivre à son unique aune ! Avec le soleil qui tente de percer derrière les nuages, c’est l’ombre d’un grand étendard rouge du sang de nos anciens, blanc de la pureté du peuple, qui remplira le bleu du ciel. Au jour du combat, qu’ils se le disent, les partisans seront là par milliers. Nous ne pourrons que vaincre. La victoire ou la mort (Ndla : j’ai toujours bien aimé l’idée de « Grand soir » de type Lutte Ouvrière, mais j’ai tendance à penser que je serai plutôt devant les fusils des partisans que dans leurs rangs : dame ! On n’aime guère les petits marrants à LO !).

  BREF…

  Cette vision macro-économique et romancée (le lecteur admettra ici l’habileté de l’écrivaillon pour lier ces deux derniers qualificatifs) aura pu dérouter certains, mais elle se posait comme le postulat nécessaire à la suite des développements.

  La pensée du Dieu très chrétien aurait-elle connu le succès qu’on lui sait si son cheminement nous avait été caché, arrivant comme une feuille morte sur la surface désormais ridée d’un lac de montagne ? Si elle ne s’était pas rapprochée de nos soucis quotidiens dans un savant cocktail de sexe (Samson et Dalila), de drogues (Moïse et le buisson ardent), de violence (David et Goliath) et de rock’n roll (les danses lascives, dirty dancings, de Sodome et Gomorrhe dans les péplums des années soixante) ?

  Il s’avérait donc indispensable de rappeler que l’Entreprise et l’Erreur ont créé un monde véritable, l’Olympe dont descendent les Dieux bienveillants qui paient en fin de mois, les cataphractaires protégeant de leurs armures épaisses les heureux moutons en vivant de leur chair.

  Bien sûr, l’approche microéconomique se révèle à l’usage moins élyséenne, mais qui oserait en rejeter la faute sur notre mère, Era, Entreprise ? Je le ferai.



[1] Corinne Dubelly, « Jean-Pierre Le Goff, Le mythe de l’entreprise, Critique de l’idéologie managériale » in Les fiches de lecture de la chaire DSO, 1999/2000.

Par Luc
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 27 février 2009

I LA P.M.E. DU SECTEUR TERTIAIRE

 

« Full metal jacket »

 

 

  De manière liminaire, il convient de justifier le choix du secteur considéré.

  Il a en effet semblé que les secteurs primaire et secondaire, en perte de vitesse avérée, ne devaient pas impérativement être observés dans ce contexte d’entreprise. En effet, dans le premier cas, le caractère souvent familial de l’exploitation le dispute à la théorie générale de l’Entreprise, celle-ci considérant comme déshérités les paysans, inadaptables, peu réactifs ni innovants, bovins, bouseux, ploucs, péquenots, pacoulins, et finalement sans intérêt. On se contente donc d’en parler pour mémoire, avec les qualificatifs les plus flatteurs de « pas causants », « durs », « simples »... Ah ! Le charme de la vie à la campagne (surtout vers Deauville). J’exclue ici les grandes exploitations agricoles de la Brie ou de la Beauce (dans un schéma franco-français) qui n’appartiennent évidemment pas à la classe P.M.E.

  Quant au secteur secondaire, l’exploitation effrayante dont il est davantage l’objet depuis l’introduction des « flux tendus » (à se rompre), des « démarches qualité », et autres joyeusetés du même genre, par la grande Dame E., a eu pour conséquence paradoxale une gestion facilitée. Travailler comme des forcenés (ou des damnés, si nos camarades internationalistes préfèrent ce mot), employeurs (qui ne le sont plus vraiment en raison du phénomène de la fausse sous-traitance) et employés, jusqu’à ce qu’une commande ne puisse être honorée, et que les services compétents de Mme E. changent sans préavis de sous-traitant, au besoin par démission de ses propres salariés. Le nouveau sous-traitant subira en dernier lieu le même sort que son prédécesseur, sans réintégration dans le monde ouaté de l’Entreprise, évidemment. Il est manifestement aisé de gérer des moutons à 60 ou 70 heures par semaine, notamment dans la métallurgie ou la plasturgie, que des salariés, auxquels on laisse suffisamment de temps libre dans l’exercice de leurs fonctions pour se disputer la moindre parcelle d’herbe grasse, ou que l’on ne fatigue pas assez durant la semaine pour qu’ils ne puissent plus réfléchir le week-end. Or seul le secteur tertiaire permet de tels écarts de conduite. C’est pourquoi la P.M.E. de ce secteur démontre d’un intérêt supérieur pour l’étude des comportements ovins au sein de Dame E.

 


1

 

  Pour les besoins de la cause, nous forgerons le futur [1] et son contexte autour de quelques archétypes de la normalité.

  Géographiquement tout d’abord, les zones rurales et/ou franches bénéficiant d’une exonération de charges sociales patronales sont à exclure, car trop marquées par le simple appât du gain immédiat. Or toute démonstration ne peut se fonder que sur l’observation d’une suite de phénomènes se rejoignant et se confirmant sur la longueur de temps, pouvant ainsi faire ressortir une tendance générale : c’est ce qu’on appelle une étude scientifique.

  L’épiphénomène quasi sémiologique d’un bénéfice d’aides et exemptions diverses sur une période d’un ou deux ans avant de déposer le bilan ou de délocaliser et de se débarrasser des ovidés locaux embauchés sous contrats aidés, ne saurait a contrario constituer les fondations solides d’un raisonnement averti. A cet égard, et sans mésestimer les cas HP ou STMicroelectronics, j’invite chaque lecteur à savourer l’attitude de l’entreprise Whirlpool, auteur social d’un splendide accord Robien offensif en 1997, doté d’un solide volet emploi, et qui a délocalisé en 2002 sa production en Slovaquie… Qui osera prétendre que cette courageuse décision serait liée à l’échéance des aides de l’Etat au bout de cinq ans ?

  De la même manière, l’environnement exceptionnel des grandes banlieues ne peut être retenu. La déshérence, l’assolement triennal favorisant curieusement des périodes bien plus longues d’une jachère étendue à l’extrême, la culture sur brûlis du tissu social, ont rendu les moutons qui y vivaient à l’état sauvage. Ceux-ci se déplacent désormais en meutes, les canines pointant à l’orée de leurs babines frémissantes et baignant dans des flots de salive enragée. Ces hordes, reléguées aux confins du Styx de Madame E. (elle ne les utilise parfois que pour épauler M. Cerbère, chef de la sécurité, contre les agressions de leurs frères de race), sont définitivement exclues du « E-monde », pour cause d’inadaptabilité patente, de manque d’esprit d’équipe autrement que dans le cadre du football ou du basket, et surtout, hérétique, blasphématoire et suprême sacrilège, pour cause de scepticisme voire d’incroyance en Elle.

  Enfin, le secteur tertiaire de Mme E. consiste généralement dans une prestation de service, qui doit toucher une large « Target », conquérir de nouvelles parts de marché, en vue de l’hostie consacrée, à savoir les « profits and benefits » qui n’ont, je l’affirme, aucun rapport avec le « commun proufit » de Montaigne.

  Dans cette sainte eucharistie, que le chœur commun de Ses enfants reprend avec toute l’émotion de la fidélité [2], les étapes doivent être scrupuleusement observées, la condition première étant le nombre d’ouailles y participant. Dans ce souci, seule la ville rassemble suffisamment de pécheurs impénitents, de personnes donc.



[1] « Mi kujemo bodočnost », Tomaž Hostnik, in Rekapitulacija 1980-1984, n°13, Walter Ulbricht Schallfollien.

[2] « Wenn alle untreu werden, so bleiben wir doch treu » », « Lorsque tous trahiront, nous resterons fidèles » était la phrase clé, basée sur un poème de Max von Scheckendorf (1814), lui-même inspiré par Novalis (« … bleib ich dir doch treu » (1802), des chants issus du serment de fidélité personnel de chaque Schutzstaffel à Hitler (« Meine Ehre heißt Treue » : mon honneur se nomme fidélité)...

Par Luc
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Vendredi 6 mars 2009

  Le contexte de l’étude sera par voie de conséquence urbain, puisque ab magna Urbe condita [1], Madame E. y a offert ses services [2].

  Il conviendrait de choisir une ville propre, un peu bourgeoise (cette population compte en effet dans ses rangs le plus grand nombre d’adeptes du culte de Mme E.) et « bonne » (fidèle, en français de ce siècle, et non pas bandante : comme on le verra, c’est loin d’être le cas !).

  Arbitrairement, j’ai choisi Lyon.

  Je n’ignore pas qu’on me reprochera le caractère extrémiste de mon choix, d’une ville où la fadeur ne le conteste qu’à la froideur ou la petitesse d’esprit, et l’hypocrisie qu’à la perfidie. Certes oui, mais il s’agit d’un pôle économique important dans notre pays, en constante progression de marge, de chiffre d’affaires et de quota, dotée d’un faible taux d’inactivité.

  Dès lors qu’aurais-je été choisir Montpellier et ses 34 % de fainéants, ses étudiants superficiels, ses habitants tous de bouche vêtus, méridionaux quoiqu’il en fût !?

  Vous me direz : « A Lyon, les gens sont si laids ! ».

Je n’objecterai pas à la vraie vérité, mais cela n’a aucune incidence sur la valeur de la démonstration, et j’irai jusqu’à affirmer que la malséance corporelle éloigne le pauvre mouton des plaisirs futiles, nécessairement futiles puisque extérieurs à la zone d’influence de Mme E. J’excepte ici le cas du harcèlement sexuel, qui sera traité, rassurez-vous, en son heure, mais qui en regard de l’attirance que peuvent provoquer les Lyonnais et les Lyonnaises demeure en tout état de cause un cas d’école dans la capitale des Gaules. Le Lyonnais pense avant tout à gloser sur sa réussite professionnelle et à produire pour thésauriser dans le secret douillet, presque helvétique, de l’ombre rafraîchissante des frondaisons bancaires.

  Dès lors qu’aurais-je été choisir Paris et ses 50 % d’homosexuels et/ou artistes, ses étudiants superficiels (aussi), ses habitants tous fermés de bouche et visages de langueur, nordiques quoiqu’il en fût !?

  Vous ajouterez : « A Lyon, on mange bien pourtant... ».

  Et là, vous m’ennuierez beaucoup, car je ne pourrai rétorquer.

  Vous conclurez : « A Lyon, on s’emm... ».

  J’applaudirai alors à votre judicieuse remarque, tout en attirant votre attention sur le fait que justement, il n’est rien d’autre à faire à Lyon que de travailler pour Madame Entreprise, en bêlant le moins possible.

  Aucune autre ville, toutes les autres mises à part, telles que Genève ou Bordeaux, n’aurait pu servir de meilleur support à la démonstration. En outre, argument théologique ultime, Jean-Paul II est déjà venu à Lyon…

 

- Interlude « La visite de Jean-Paul » -

 

  Je me souviens maintenant. J’y suis. Tirant nerveusement sur un mégot difficile à consumer, j'attends le pape. On m'a dit, en provenance d'une foule de grenouilles dévotes, qu'il devait passer par ici.


 
-
Et il repassera par-là, marmonne-je, désormais persuadé que le nonce apostolique n'était autre que le furet du bois-joli. 

 

  Je l'attends, crispé sur ma construction ébranlée. L'impact des mites sanglantes sur sa soutane m'obsède plus que de raison. Je vois la mitre tomber au ralenti dans les odeurs âcres de sueur et de myrte sauvage. La présence de cette dernière à Lyon aurait pu m'interpeller il y a quelques secondes, mais maintenant, ses effluves se marient à la perfection avec le décor, la bousculade hurlante. Le sceptre spirituel vacille jusqu'à entamer un mode rotatif, entre danse de Saint Guy et machine à laver. Le mil se broie avec cet attribut de pouvoir. La poudre blanche dans le pot se soulève et se dépose au fur et à mesure des cahots de la papamobile.

  Il est là, intact et sans auréole. Son museau frémit sous ses yeux brillants et effarés ; ses moustaches balaient l'air à la recherche d'un obstacle. Ses griffes non rétractiles n'impressionnent pas la foule du bénitier où il vient de s'abreuver.

  Pas de mites. Le furet du bois-joli est bien passé par ici, s'éloigne en se dandinant. J'attendrai donc qu'il repasse par-là.

 

- Fin de l’interlude « La visite de Jean-Paul » -

 

  Sous sectoriellement ensuite, car si nous avons opté pour le tertiaire, reste à déterminer précisément l’activité à retenir. Adoptons la méthode de St Thomas d’Aquin, le syllogisme.

 

Prémisse majeure           :  Les mauvais payeurs sont des conseilleurs,

Prémisse mineure            :  Or la ville de Lyon est renommée pour son Crédit mauvais payeur,

Prémisse de conclusion   :  La ville de Lyon est donc renommée pour ses conseilleurs.

 

Le Conseil est donc l’activité archétypique à retenir dans ce contexte géographique.


 
Sous-sous-sectoriellement enfin, dans quelle sorte de conseil déterminer le rejeton de Mme E. ? L’immobilier étant parti à vélo professionnel (dédopé par la crise boursière probablement), sera écarté. Le conseil en gestion de patrimoine ? Le conseil matrimonial ? Le Conseil des Gaules ? Le bon conseil ? Leurs cibles respectives sont trop ténues.

  Il reste le duo magique Jordan-Pippen : le conseil juridique social et fiscal. Par préférence personnelle liée à ma formation universitaire, je retiendrai spécialement le premier, tout en marquant bien le fait que ces deux pans restent indifférenciables.

  Conformément aux préceptes édictés par Mme E., Demoiselle P.M.E. choisit consciencieusement ses salariés. Pour cela, elle établit des codes d’entrée, que ses faibles moyens financiers ne permettent pas de comparer à ceux de ses grandes sœurs, ô combien prodigues dans la complexification des « access », mais nous verrons ceci infra.



[1] « Ab magna Urbe condita » (« depuis la création de la grande Ville », c’est à dire Rome) était l’équivalent, pour les antiques romains, de la date de naissance de notre Jésus-Christ pour le comptage du temps, auquel Chronos/Saturne devait impérativement donner un commencement, faute de quoi nos faibles esprits auraient depuis longtemps sombré dans la folie.

[2] Une croyance populaire implique que le métier de péripatéticienne (rien à voir encore avec l’école du même nom) est le plus ancien du monde. De là à laisser accroire que l’Entreprise pratiqua en premier lieu cette noble profession suppose le franchissement d’un fleuve impétueux... que je survolerai comme s’il s’agissait d’un ruisseau presque à sec. Et hop !

Par Luc
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 13 mars 2009

2

 

  Le salarié en devenir, à peine sevré, est convoqué par téléphone quelques jours avant la date fatidique qui décidera de son destin, de son entrée ou non dans les ordres, après des mois de recherche intense et décourageante, de vains noircissements de lettres de motivation peu variées.


 
Il arrivait sur le marché du travail, lui semblait-il à la pire période de l’histoire contemporaine. Le taux de chômage atteignait allègrement les 13 %, mais ce chiffrage lui paraissait en sus largement sous-évalué. Fils cadet d’une famille de la classe moyenne, il avait eu à connaître des espoirs de la jeunesse, matérialisées dans la révolte contre l’autorité établie, et des déceptions qui en découlent nécessairement. Dans la vie quotidienne, son tempérament solitaire, suspicieux et d’une prudence confinant à l’immobilisme ne lui dicta que des solutions de pis-aller. Le concept de risque pour le risque lui fut toujours étranger et absurde : sa vie était intellectuelle, son écriture compliquée et sa quête de raison, métaphysique. Il avait toujours méprisé les sauteurs à l’élastique, les trekkers himalayesques, et en général tous les amateurs de sensation pure, du dragueur invétéré à celui qui voulait vivre simplement sans se poser de questions. Son orgueil était à la mesure de son désintérêt pour les choses matérielles, toute offense, même des plus légères, étant reçue comme une gifle, mais il s’agissait à la fois de son moteur principal et de son pire ennemi quant à ses capacités de mouvement. Sa volonté de raison se mariait dans le contredit avec une sensibilité hypertrophiée, mêlée d’une timidité accablante . Ces dernières renforçaient encore sa méfiance naturelle, que venait cependant contrebalancer un goût affirmé pour l’amitié immuable et l’espoir d’amour. Pétri de contradictions
entre un quotidien entièrement fondé sur la raison salvatrice et des nuits aux larmes et cœur chauds, emplies de l’écriture d’une quête supérieure, tel était-il, ce jeune homme dont la scolarité s’était déroulée sans encombre majeur, à une exception près.


 
En effet, élève régulier et tenace pour qui l’échec valait la mort, même lors de la révolte adolescente, il s’était révélé très complet et parfaitement adapté au système éducatif en vigueur ; d’autres eussent dit « soumis ». Ses origines bretonnes renforçaient son côté têtu, obstiné à la limite parfois de la mauvaise foi. Tête de bois, penn-koad. Ce trait de caractère le mit dans l’impossibilité de comprendre pour quelle raison son entrée fut refusée à Hypokhâgne à l’issue d’un baccalauréat fructueux. Il dut alors se replier rapidement, cette tactique convenant bien à sa personnalité, sur une solution alternative. Son goût pour les lettres, une fois rapproché de son tempérament porté à l’argutie et à la controverse, l’invita tout naturellement à opter pour la faculté de théologie, et plus particulièrement pour le droit canonique social, particulièrement mouvant selon l’opinio necessitatis des Papes et Présidents de Chambre de la Cour. C’est muni de cette solide formation universitaire qu’il se retrouve aujourd’hui postulant sur l’horrifiant  marché du travail, où règne en maîtresse incontestable l’Eglentreprise.


 
L’enjeu et l’espoir dépassent sa maigre capacité de compréhension, mais il ressent confusément le danger, dans un bêlement plaintif. En lisière du bois sombre, il doit faire ses preuves seul, pour la première fois. L’œil rond scrutateur, la truffe frémissante cherchant désespérément à déceler la présence ennemie, il sait qu’en cas d’échec il sera précipité au cœur des artères résineuses de la forêt, où il devra rejoindre les exhérédés de Madame E., si ceux-ci ne le dévorent pas avant.


 
De la même manière, il n’ignore pas qu’il devra prendre en charge sur ses faibles deniers le coût du trajet, le pèlerinage nécessaire à l’obtention de son emploi, de son banc devant l’autel dédié à Mme E. En élève docile, il a préparé son affaire, anticipé sur les questions piégeuses de l’examinateur. Il a compulsé tant de grimoires contenant l’alchimie secrète de l’entretien d’embauche. Avec ces précieux outils, il s’est façonné une personnalité, un profil du candidat idéal...


 
Naïf agneau ! Ne sais-tu pas que tous tes homologues possèdent les mêmes références, les mêmes diplômes et parfois des passe-droits dont tu ignores l’existence ? Comment tromper le grand organisateur d’une session d’embauche par d’aussi vains stratagèmes ?


 
Il se retrouvera avec cinquante candidats ayant répondu identiquement à son fallacieux questionnaire, et en seras-tu plus avancé ? Il choisira, selon les hypothèses, selon les obligations édictées par son missel des charges, un homme (ou une femme pour les postes de secrétaire ou d’assistante de quoi que ce soit, de préférence jolie), une présentation...

 

Un débat sur l’égalité des sexes et des chances en matière d’accès à l’emploi ? Il relèverait de la banalité que d’affirmer que certains secteurs font preuve de la plus haute misogynie, tels que le B.T.P., la métallurgie, généralement le secteur secondaire dans son ensemble, à l’exception notable des manufactures « légères » (de type textile, un petit bonjour à Hacuitex) employant un nombreux personnel féminin (textile par exemple, un petit bonjour amical aux camarades de Hacuitex). L’excuse préexistante à la discrimination est la force et la résistance physique dont l’homme manifesterait plus volontiers que la femme. Soit... De toute façon, je ne suis pas médecin pour en juger objectivement. Il convient néanmoins d’attirer l’attention du lecteur averti sur l’importance décroissante de la puissance musculaire dans le secteur secondaire, etc, etc... Pour les lectrices passionnées par le sujet, je renvoie aux revues sociologiques les plus solides en ce domaine, telles que « Elle », « Cosmo » ou encore la très difficile d’accès « Jeune et jolie », à ne conseiller qu’à celles disposant déjà d’une bonne connaissance de la matière.

 

Toutefois, je tiens à m’ériger avec force contre la féminisation abusive de certains postes. Avez-vous eu le malheur de naître homme que toutes possibilités d’accès à des emplois tels que secrétaire trilingue ou assistant de direction vous sont définitivement obérées. La forme masculine de ces postes est d’ailleurs purement sémiologique et sans aucune existence réelle dans le langage. Sémantiquement pour le commun, le syntagme « assistant de direction » est une inintelligible représentation, ne pouvant prendre forme que dans l’esprit torturé de quelques théoriciens fumeux, fonctionnaires et éloignés des contraintes de la vie quotidienne (les chercheurs du C.N.R.S. par exemple). Vous avez beau maîtriser le turc et le valaque, être bel homme, même homosexuel vous ne pourrez prétendre à un poste de secrétaire trilingue. Injustice ! – crierez-vous... Mais tout ceci n’est que la résultante de la discrimination première, faisant que les postes de direction sont essentiellement tenus par les hommes, et que dans un souci d’esthétique et d’équilibre, ils aient préféré s’entourer de jolies femmes plutôt que de miroirs masculins pas toujours flatteurs mais systématiquement dangereux concurrents potentiels dans l’imaginaire paranoïaque des cadres de Mme E… En un mot, une embauche basée sur le sentiment, l’affectif, puisque généralement, dans cette P.M.E. de conseil juridique, aucune procédure de recrutement n’est établie à l’exception de l’ordre des entretiens.

 

En effet, seule l’idée de hiérarchie sous-tend la norme de recrutement dans une telle fille de Mme E.


 
Retournons donc à la scène précédant l’aube naissante, à l’orée du bois sombre. L’occasion était importante, vitale, celle que dans une société moderne il n’aurait en aucun cas fallu rater. La pression et le stress commençaient de s’ériger en enfants naturels de leur procréatrice forcée par les circonstances. Comme il est de coutume, le nœud gordien des choses n’allait certes pas se délier de lui-même, ni immédiatement d’ailleurs. L’attente ajoutait ainsi à la puissance croissante des deux bâtards bien désagréables. Pourtant, il était parti, plus tôt dans la matinée, plein d’espoir et de drame, aux premières lueurs. La musique qui lui frôlait l’oreille interne allait decrescendo, dans une sympathie rythmique avec sa marche déclinante. Le cœur s’apercevant de cette baisse de régime ne put se résoudre, par sa mélomanie innée, à poursuivre sa course sur le tempo précédent. Habitué aux expédients de sa piètre vie amoureuse, plus portée à l’étude et à l’insertion, il se contenta d’opter pour la double croche, battant de cette manière à tout rompre tout en demeurant dans le rythme de la musique sourde.

 

LA SOL FA MI, en 8/8, beat 80/min,

cœur à 160 par définition de la double croche.

 

  Dès lors, notre postulant se fit paroxystique. Une musique noire et rogue, la démarche oscillante, se heurtaient à l’intense trépignement du muscle responsable des transports, amoureux et sanguins. Pourtant, avant de sortir, il se trouvait bien de sa personne. Il avait passé une nuit exécrable, mais une tension frémissante, encore latente et masquée, avait rendu supportable l’habituelle pénibilité du réveil puis du lever.

Par Luc
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 20 mars 2009

 

- Questionnement -

 

  Un café avalé à la va-vite dans la vacuité voulûment vaticinante d'une vaine vision de volutes enfumées... Va, va, va ! Mon vrère, et va vie qui se love... Et puis assez de Vé... On finirait par me prendre pour un méridional...

  Mes yeux s'ouvrent trop grand alors que mes dents se déchaussent. Ce doit être le passage vers la sagesse, l'exhumation de la beauté et la mise en bière parallèle des vieux complexes.

  Assis et plié en deux sur le plan, je dois tout avoir du vieillard acharné sur ses craintes et l'acquisition d'une ultime science, un Nicolas Flamel mêlé d'un Bernard Palissy qui n'aurait pas eu de logis ni de meubles. J'ai pu affirmer que je rêvais des vies érémitiques de Kant dans sa tour, ou de Jünger dans sa cabane au fond du bois... Mais je m'interroge : sans la colère de proximité, et le mépris que je porte à l'être humain, qui tous deux me soutiennent d'un filin invisible, à fleur du vide, que deviendrait ma solitude ? Pourrai-je encore réfléchir si plus rien ne me retient ou ne me plonge dans quelques affres ?

  C'est que, malgré mes pensées peu sociables, je dois pouvoir constituer un être social. Pour simple illustration, tout à l'heure, luttant apparemment contre la furieuse envie de réintégrer mes murs, je sais que j'irai malgré tout me livrer à ces opérations futiles de séduction, vaincu par l'esprit d'un rendez-vous obligé, d'un devoir social inévitable... d'une agréable corvée...

  Alors, conscient de toutes les contradictions qui éclaircissent mon ombre, qui me meuvent, je ne demeure plus qu'hésitant, et, dans le doute, je refuse le combat.

 

  La toilette fut de même promptement expédiée ; deux jets vaporisés d’un parfum souple et sucré vinrent soyeusement odoriférer ses aisselles et poitrine à la faible pilosité ; deux applications de cette même fragrance à l’intersection du lobe de chaque oreille et de l’attache des mâchoires… et la séduction du tour semblait jouée. Il ne restait alors qu’à passer la chemise repassée de frais, oublier la rugosité du plastron amidonné, en fermer le col suppliciant.

 

- Tiens, j’ai forci… -

 

… Et de nouer la traditionnelle cravate sombre agrémentée de liserés discrètement dorés, dans des reflets satinés à dominante bleue. Le costume bleu-sombre, presque anthracite, lui tombait fort bien malgré son âge déjà avancé, mais qu’un entretien rigoureux lui avait permis de faire survivre, sans qu’il y parût, bien au-delà de la date limite de portabilité. Les chaussures de cuir, brossées et légèrement cirées, soigneusement lacées de doubles rosettes impeccables, venaient agréablement conclure le tableau d’un homme jeune, mince et de taille moyenne, plutôt bien de sa personne, à l’avis de tous comme du sien propre (surtout).

  Inconscient, le futur salarié, du moins l’espérait-t-il, arriva à Lyon, où l’accueillait une pluie grasse et salissante. Evidemment, il ne possédait pas de parapluie, mais se débrouilla pour ne pas altérer sa présentation, pour passer entre les gouttes, sous les corniches saillantes des toits luisants, sous les stores poreux des devantures de magasins. Les cahots des transports en commun ne bougèrent pas une mèche de ses cheveux châtains et coupés très courts, dominant un front relativement large, lequel surplombait deux sourcils clairs sous lesquels deux yeux d’un bleu soutenu étonnaient par leur froideur mêlée d’intensité, bien enchâssés dans les orbites. Le nez, assez long et aquilin, se mariait toutefois charmantement avec la bouche assez étroite, mais témoignant aussi d’une certaine gourmandise sensuelle, dans le prolongement de laquelle se posait avec caractère un menton passablement trop fort, percé d’une fossette centrale. Ce périple aquatique lui fit oublier une minute la pression qui montait insidieusement en lui.

  La nuit diurne s’étendait de loin en loin, à peine troublée par quelques scintillements par lesquels le prisme de pluie tronçonnait en huit parties égales la matière de l’éternité. Les lumières fantastiques s’ébrouaient, secouaient leurs dards gorgés d’eau, pour enfin parvenir à l’essentiel : l’aveuglement des masses laborieuses… Cette nuit, lorsque à l’heure dite le soleil aurait dû gravement subir ses devoirs, semblait étrangement… américaine.

  Ce filtre devant ses yeux, il le connaissait fort bien, qui obscurcissait et belligérait, lui faisait menacer écroulement et désolation. S’il suffisait de se livrer à quelque prière rédemptrice ou ablutions purificatrices ! Mais non… sa peau en devenait ridée et sèche à force de frottements savonnés… Le mal était ailleurs… Ce mal psychotrope qui s’enroulait langoureusement autour de son âme vacillante et faiblement renonciatrice…

  Le plan de la capitale des Gaules fut alors compulsé convulsivement, d’autant plus que le rendez-vous ne se situait pas particulièrement sur la Presqu’île, son aide-voyageur s’arrêtant net en quais de Rhône, un peu à la manière de ces plans de Marseille pour lesquels le désert absolu (blanc sur blanc) entoure le polygone Gare Saint Charles – Vieux Port – Pointe Rouge – Vélodrome – La Pomme. Il n’en avait cure cependant, accoutumé tel le Premier Commando de France à l’improvisation, l’adaptabilité et la réactivité apprises dans le sang sur les bancs de la Faculté de théologie. Il s’enfonça donc, au-delà de la frontière naturelle entre la civilisation et le monde sauvage du VIème arrondissement lyonnais, dans la dangereuse banlieue que ses vieux et sages professeurs lui recommandaient à tout prix d’éviter. Avenue du Maréchal de Saxe et Cours Lafayette : oï barbaroï ! De ces noms n’émanaient que les ruées franques, les pillages normands, la sauvagerie masquée de romanité des Burgondes, la défaite d’Aegidius, les menées hunniques et anarchistes, des Canuts ou bourguignonnes. Le tout dans un certain désordre historique, mais rappelons ici l’arythmie dont se trouvait l’éplorée victime, notre prosélyte. La rue du rendez-vous fut néanmoins repérée rapidement. La grande église grise de marbre, de métal et de verre s’érigeait dans le ciel à l’unisson, et le grisait d’incertitude par le reflet violent du soleil renaissant. Il était en avance. Il prit le temps d’un autre café, d’une autre cigarette dans une gargote située non loin du lieu de rendez-vous. De longues minutes mortelles firent ressourdir la musique lancinante, qui seule interrompit le tintement de (trop) nombreuses pièces de monnaie nécessaires à l’acquittement de la somme (vraiment considérable) correspondant à la consommation de la tasse de café (servie à moitié vide, nota-t-il). Cette fois, et pour la première de la journée, tous les instruments de son corps jouèrent à l’unisson, sur un mode prestissimo, le cœur ayant heureusement renoncé, à peine de chômage partiel total (pour cause de sinistre), à maintenir ses doubles croches lors de l’accélération rythmique de l’orchestre.

  C’est donc le cœur battant la chamade qu’il se dirigea vers les ascenseurs de verre, qui lui rappelèrent les abeilles assassines de la même matière, d’Ernst Jünger. Il constata soudain dans un tournis abominable qu’aucun d’entre eux ne fonctionnait, le condamnant sûrement au monde de ténèbres sans vertu des Nibelungen... Il était démuni du badge magnétique nécessaire à leur utilisation. Au diable la timidité qui le rongeait, l’huissier lui fournirait une carte « visiteur ».

  Ita fuit, l’ascenseur s’ébranla dans un silence métallique, un souffle doux dont il ne savait s’il l’avait exhalé ou s’il s’agissait d’un effet hydropneumatique, et entama sa longue course vers les cieux d’où juste pleuvaient de nouveau les nuées [1]. Les deux portes s’ouvrirent sur une chapelle ardente ; la lumière orangée teintait le long guichet désert de lueurs de cierges déclinants. Il s’accouda et attendit. Une jeune et fraîche personne apparut et lui demanda gentiment le motif de sa venue. Quelque peu surpris, en raison de l’incohérence du propos (ne patientait-on pas pour son unique arrivée ?!), d’une voix ferreuse, il récita son refrain tant de fois répété :

 

-  J’ai rendez-vous avec M. X., Président-Directeur Général majuscule, pour un entretien d’embauche.

 

  Elle l’invita à rejoindre quelques instants les douillets fauteuils gris de la salle d’attente, baignant dans une lumière électrique et chaude. Ce court laps fut fatal à son équilibre biologique : le col de sa chemise l’étouffa soudain, le rythme cardiaque s’accéléra, et il eut l’impression d’être revenu rouge coquelicot dans un pré bucolique, très inadapté à la solennité de l’occasion. De longues minutes s’écoulèrent. Il se saisit d’un journal, qu’il parcourut sans lire, incapable de concentrer son attention sur autre chose que sa laideur et son malaise croissants. Jamais un Entrepreneur ne pourrait embaucher un tel être, bouffi et cyanosé, tellement nuisible à l’image de l’Entreprise. Les pages filaient nerveusement sous ses doigts jaunis de tabac, et le froissement emplit le sourd silence de la pièce hors de soi, les soupirs se rengorgeant dans un goût de lie. Enfin, l’ombre d’un mouvement sembla s’extirper du couloir qu’il décelait légèrement sur sa gauche. La fraîche personne de l’accueil pénétra gracieusement dans la salle, l’invita à le suivre. Mécaniquement, il rassembla ses affaires en constatant au passage l’état pitoyable de sa serviette, ses vieux vêtements élimés de pèlerin, et emboîta le pas de la jeune fille.



[1] Je n’ai pu résister à l’envie de continuer ma comparaison religieuse, en détournant terriblement le fameux « Rorate caeli et nubes pluant justum ». Les camarades chrétiens fous des Vêpres me pardonneront cette incartade qu’ils pourront justement considérer comme de mauvais goût. Qui oserait entendre sur le même plan le Juste et le P.D.G. de notre P.M.E. ? Votre serviteur naturellement...

Par Luc
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 27 mars 2009

  Un couloir moquetté s’étendait langoureusement dans les odeurs naphtées et la lumière douce, créant une chaude pénombre propice à l’engourdissement. Pourtant, l’heure n’était pas aux assoupis. Se redresser, gaillard ! Se détacher de la chose irreprésentable… Le postérieur musclé de la secrétaire, étroitement enserré dans une jupe fourreau et ondulant à chaque pas comme du satin, … il ne le remarqua pas. La blanche nuque cependant brunie d’un fin duvet, découverte par une chevelure jais et dense, attachée au sommet du crâne, se tendit soudain dans une éternité finie. La marche silencieuse se termina devant une porte close et bordeaux, qu’une main coupable de la jeune femme, dépourvue de tout artifice, vint rapidement heurter de coups brefs et saccadés. Le temps ralenti de cet instant infini, il regardait fixement la main nue de la jeune fille et pensa aux bijoux observés sur tant d’autres doigts.


 
Ah ! Les bi-joux ! – s’envola-t-il - Imaginer l’Homme, au jardin d’Eden, nu et se promenant dans le paradis terrestre… avec une Rollex ou une Breitling (le chrono d’aviateur est très tendance chez le quadra bedonnant, ça fait sport, c’est d’la balle quoi !), sorte d’haltère, de poignet de force, une chaîne en or ou argent autour du cou, un lourd bracelet doré ainsi qu’une chevalière monstrueuse, sceau royal de sa virilité, et une discrète alliance un peu lâche autour du doigt (plus facile à enlever en cas de besoin… Que va-t-on imaginer ? Il s’agissait d’engelures lors d’un trekking au Pérou ou des enflures les jours de grande chaleur !).


 
Voir la Femme, nue dans le jardinet (« The knights who say ni want a shrubbery ! ») du pavillon terrestre, avec six boucles d’oreilles astucieusement disposées dans les trois trous prévus à cet effet dans chaque oreille, double collier, dix-sept bagues dont une au pouce, quatre bracelets, une montre Cartier, une chaînette de cheville, une de taille, un piercing à l’arcade, un autre à la langue et un autre au nombril (non, pas plus bas, ce serait sordide…) : après ça elles se plaignent des mentions évidemment erronées de leur pèse-personne ou encore de faire sonner les portiques détecteurs de métaux dans les aéroports. Mais ce n’est plus une femme, c’est une boutique de la place des Vosges !


 
Le bijou est fascinant : il est tout à la fois une recherche esthétique et de séduction (dans l’esprit tant de ses concepteurs que de ses dépositaires), un attribut social (un signe extérieur de richesse), une passion irraisonnée (particulièrement pulsionnelle chez la femme) et un masque de la beauté vraie, un peu à l’instar du maquillage.


Tel était le jugement porté par le jeune homme sur une passion non représentée qui ne relevait pas de l’art, mais sur la recherche esthétique, laquelle ne procédait absolument pas à ses yeux de l’art car se justifiant pour les porteurs de bijoux par des nécessités pragmatiques de paraître, dans une problématique financière ou de séduction.


 
En revanche, le critère du masque l’intéressait bien plus. Vouloir être autre chose en portant un bijou, ou dans le même ordre d’idée des vêtements au dernier cri de la mode ou de facture singulièrement relevée, revient à se nier, à délaisser ou refuser de pénétrer sa propre âme au profit d’une image plus sympathique et surtout bien plus confortable : le bijou est le catalyseur de bien des choses, mais certainement pas celui de l’introspection. Le bijou est là encore un subterfuge.


 
Il se dit alors que la main nue frappait son dernier coup sur la porte que nous devions pouvoir préférer les habits simples et sombres, dénués de toute sophistication, pour enfin nous intéresser à l’esprit, à l’art, au son grave et nu comme nos mains d’une viole de gambe… Aristote ne disait-il pas que « les vertus acquièrent les biens extérieurs, non l'inverse » ?

 

  Une voix froide signifia la permission d’entrer, alors que la nuque avait fait place à un sourire complice ou compatissant, dévoilant une jolie dentition. Il s’était concentré sur la bouche pour éviter un premier face-à-face de regards, dont il ne pouvait sortir que vaincu.


 
Encore un instant d’éternité dans l’étouffement gagnant. Il s’avoua alors que malgré sa condition, l’acte ne l’ennuyait jamais, et pourtant ! La vertu faussement attribuée à l’expérience apodictique ne laissait de le faire sourire. Non… tout le déchirement, si j’ose l’écrire, résidait dans la perpétuation (et non-perpétration), l’accomplissement chaque fois identiquement renouvelé, d’un ensemble d’actes qui pris isolément n’étaient que de vains phénomènes, mais qui appréhendés dans leur ensemble formaient un tout satisfaisant et rationnel, en tant qu’éléments de celui-ci.

  Une caresse prise en elle-même ne pouvait être pensée a priori et représentée hors du cadre général de l’intuition à laquelle elle se rapportait pour aboutir au concept. L’acte copulatif eût ainsi relevé de la mathématique et non d’une quelconque séduction contingente et discursive.

  Celle-ci touchait à la relation de cause à effet des sceptiques et de la métaphysique dont David Hume n’avait pas su tirer les conséquences, ou plutôt, se les représenter car ne procédant pas du postulat de l’intuition pure.

  Cela dit, trouver la satisfaction dans la tristesse de ce qu’il fallait bien considérer comme aporétique, de cette ontologie déstructurante, n’était qu’un simulacre, en ce que son fondement était erroné car déduit de l’intuition transcendantale. Or, celle-ci ne pouvait être pure dans ce cas précis, car contraire à la morale nécessaire : je donne la caresse pour copuler. Il n’existait donc pas en cette matière de principes, mais uniquement du phénomène, amoral et anomal parce que non représentable par la raison.

  Alors il allait falloir se résoudre, l’œil baigné de poussière humide, à contempler avidement le vent qui souffle, irrégulier et fantasque, plus en Hölderlin qu’en Kant. Il adoucit la complainte des toits, et détruit cette satanée raison qui reprenait ses droits à mesure que le battant s’ouvrait, que la jeune secrétaire s’éclipsait.

 

  Un peu embarrassé de sa serviette, qu’il fit promptement passer de sa main droite vers la gauche, il entra dans l’antre sacré. Une surprenante clarté l’accueillit tout d’abord, parfaitement inattendue un jour normal de pluie à Lyon. Parvenant à réaccoutumer sa vision presque nyctalope à l’insupportable luminosité, les spectres se dessinèrent, prirent consistance puis apparurent clairement. Là, une plante verte posée devant une grande baie vitrée ; ici une table de réunion en marbre noir autour de laquelle étaient disposés de confortables fauteuils en cuir d’une couleur identique, et plus loin, un bureau imposant recouvert de feuillets épars, de piles de dossiers, d’un ordinateur et d’une lampe victorienne.


 
L’homme qui se leva du paysage ouaté et allait à sa rencontre le dominait de deux bonnes têtes. Il se révélait long, sec et noueux, mais son visage légèrement joufflu, garni d’une petite moustache noire et entouré de cheveux bruns plaqués sans réelle coiffure, rassura quelque peu notre didactique catéchumène sur l’âpreté qu’il attendait d’un tel corps. La poignée de main s’avéra franche sans être agressive.


 
Quelle dissemblable douleur mêlée d’ataraxie que de toucher au divin, incarné dans cette main du plénipotentiaire de Dieu ! Le fluide magique s’instilla en lui comme un vaccin universel. Le rêve sensuel s’étendait à ses yeux en une fraction de seconde. Il se ressentit chez des amis, un samedi soir calme et marseillais. L’apéritif file bon train lorsque ces amis décident de prendre la route et leur congé. Surpris de s’être déplacé jusqu’ici pour devoir repartir aussitôt, notre scolastique se glisse à l’arrière du véhicule. La vitesse lancinante croît dans les vertigineuses descentes de montagnes russes. « Qui eût cru, note-t-il, que les pentes de Marseille eussent été aussi raides ? ». Les ascensions accélérées se succèdent aux chutes contrôlées, des réminiscences de feuilletons de L.A se bousculant dans le malaise. Le fracas ne cesse pourtant pas lorsque le véhicule s’immobilise enfin, et que quelques pas accompagnent le moment des adieux. Sombre samedi soir en fait, qui s’achève à 21H15. C’en est bientôt fait quand deux personnes muettes traversent le petit groupe de notre apprenti, sans y prêter la moindre attention. La première d’entre elles, il la reconnaît immédiatement, elle qu’il lui paraît avoir sue de tout temps. Il prononce son prénom une fois, trop faiblement semble-t-il, puis une seconde. Elle se retourne alors, et il constate qu’il s’agit bel et bien d’elle, mais le cheveu plus fin, volumineux, acrylique, et surtout l’œil marron clair, lorsqu’elle arborait antérieurement un regard bleu-vert galvaudant l’océan. Qu’importe, c’est bien elle, qui le reconnaît à son tour. Il lui avait rendu service, de manière décisive quelques mois en arrière, mais elle ne l’avait jamais remercié ni donné signe de vie. Elle revient sur ses pas, se dirige maintenant vers lui, et pose ses mains sur les épaules de l’homme de Compostelle (d’Auray en fait, mais le pèlerinage de Sainte Anne est moins connu que celui de Jacques…). Elle parle gentiment, l’embrasse longuement sur la joue gauche dans une moiteur tropicale commençant de devenir sensuelle. Le groupe autour se statufie dans une scène sanglante de crucifixion slave et médiévale
[1].Quant à lui, il appose ses paumes sur le bas des reins de l’apparition subite, ses doigts comptant la chair douce et molle des fesses offertes au travers de la fine étoffe blanche, comme les perles d’un chapelet. La chaleur augmente encore lorsque, sur la fine ligne qu’il devine, il ponctue ses sentences, les fins de chapitre de son psautier amoureux, alors qu’ils se rapprochent jusqu’à provoquer le contact des peaux au-delà de toute mesure, de petits coups de sa roideur masquée de bure. L’idée passe fugacement dans son esprit tourmenté par les sens et un sang trop volatile, que cette position se révèle très incongrue pour un bonjour en pleine rue passante. Il se sent alors dans le cuir d’un Erich Von Gotha, dont la pornographie n’arrive à travestir la beauté des femmes qu’il dessine. Il constate alors que la suite ininterrompue de rêves érotiques qui ont fait de sa nuit une chose sensible, se mélangeait de hasard, entre peinture et douce réalité… et dure réalité lorsque les songes dépeuplés ont dû laisser place nette pour la révolution gastrique. Des allumettes fichées entre le cerne et la paupière de chaque œil, il cisèle ses yeux au couteau à pierre, pour graver en sculpteur qu’il ne sera jamais la beauté en fuite.



[1] Pour plus d’informations sur cette fameuse scène, je convie l’ensemble des lecteurs à se rendre au Hrdačany à Prague, où la collection de peintures médiévales, essentiellement inspirées par la Passion du Christ et par son sacrifice, est extraordinaire. Je conseille particulièrement les scènes de Křižovanje (crucifixion), sanglantes et « velues », en totale aphasie avec la peinture occidentale de l’époque, plus hamiltonienne dans l’absence de concrétude de la description.

Par Luc
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Recherche

Catégories

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés