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Mercredi 17 juin 2009

  Hors ses fonctions par nature subordonnées, cette femme démontrait d’une attitude bien peu miséricordieuse envers les autres collaborateurs n’appartenant pas à la caste des avocats, pour ne pas parler de mépris. Ses choix vestimentaires aux senteurs d’argent frais, pour être classiques, ne relevaient pas du goût le moins douteux…

 

  Le factotum, c’est ainsi que la précédente le surnommait, était le frère du Père supérieur. De haute taille et presque décharné, il promenait sa nostalgie teintée d’une lueur d’ironie au travers des rayonnages de la bibliothèque en vue d’y exécuter son œuvre de classement et d’archivage. Telle était la fonction du documentaliste, pour cet ancien professeur de français à la chevelure blanche déstructurée, à la moustache poivre et sel. Il constituait le seul pôle d’originalité vestimentaire, avec ses chemises à carreaux entrecoupées de cols pelle à tarte, ses pantalons élimés montrant une tendance soudaine à la patte d’éléphant, ses vieux souliers… et une nonchalance contrastant singulièrement avec la rigueur de l’équipe en place. Naturellement, ses opinions politiques n’allant pas sans rappeler les J.O.C., sa tenue, son allure, n’en faisaient pas à proprement parler le paradigme du collaborateur d’un cabinet d’avocats. Aussi ne devait-il sa survie passagère en ce lieu qu’à son lien de parenté avec le Père supérieur. Quelquefois néanmoins le népotisme ne suffit plus, quand l’expression malencontreuse d’une idée personnelle, d’une information confidentielle vient heurter le système dans son ensemble.

  Alors même le Père n’y peut plus rien. Le béotien s’en souvient clairement…

 

  On me gratifie d’un bel uniforme, et l’on me fait monter un large escalier marbré. Levant le pied vers la marche suivante, j’entoure de mon regard la vaste pièce centrale. Marqueterie, lustre aux mille cristaux enchevêtrés d’or, confortables fauteuils en merisier brocardés de velours bronze, riches tapis ottomans, tentures, toiles de maître, guéridons en noyer décorés de motifs d’ébène, hautes fenêtres aux embrasures travaillées d’innombrables bas-reliefs sculptés…

 

  Le cadre de l’archevêché Barreau est magnifique, et je détonne..

 

  Ayant gravi l’escalier, un couloir s’offre à nous. Je continue de suivre l’huissier qui m’enjoint maintenant de m’asseoir. Cela me rappelle mon intronisation, en plus impressionnant. Là doit se tenir le fameux entretien auquel j’ai été convoqué, unique cause de ma présence en ces lieux, dont j’ignore tout des causes l’ayant légitimé.

 

  Dans le cabinet à la paroi extérieure duquel je m’adosse, j’entends tout d’abord une voix parfaitement reconnaissable : il s’agit du Père supérieur, de mon patron, de mon boss, de Big Brother. Je l’écoute reprocher au factotum, son propre frère, dont la voix apparaît dès lors, de trop parler, notamment à moi, esprit malléable et influençable en tant que novice.

 

  Son discrédit ne fait plus aucun doute, le mien est sur la sellette. La paranoïa galopante, que j’avais remarquée depuis mon arrivée au monastère, atteint un paroxysme inégalé.

  Puis une troisième voie s’immisce dans ce que l’on ne peut même plus considérer comme un débat : l’âme damnée du Grand Frère, l’exécuteur des basses œuvres, le jeune avocat se met à rédiger un acte à voix haute, comme s’il dictait. L’éjet « rupture à l’amiable, d’un commun accord » est très audible et peu cordial. Il ne va pas accepter ça ! – me révolté-je silencieusement… C’est le silence, justement, qui succède. Je recherche le bruit froissant des plumes sur le papier granuleux, celui, crissant, des chaises déplacées sur le parquet ciré après conclusion de l’acte de rupture… Mais rien ne se produit. A moi d’attendre seul avec mon angoisse que mon tour vienne… Putain que c’est long…

 

  Celui que le précédent appelait affectueusement le vieux, était le doyen de l’entreprise, la sommité de la plaidoirie. Une expérience incomparable ajoutée à une absence de mobilité durant toute sa carrière, en faisait le phœnix du Barreau, et son âge avancé contraignait au respect les jeunes canidés (cave canem…) formant sa cour dans les allées du Palais. La sauvegarde de la tradition de l’avocat et de son plaid se mariait à merveille avec ses tenues classiques. Sous la robe noire, hermine blanche à destre, l’habituelle veste marron en laine peignée, probablement écossaise, les pantalons sombres et les chaussures vernies entouraient une chemise au coloris incertain, une cravate aux tons fort peu débridés. Un sourire sympathique éclairait souvent son regard perçant et attentif aux choses alentours. Sa voix calme et apaisante, sur les vagues de laquelle se mouvait un tremolo anachronique, volait comme une caresse sénile dans la vaine et sournoise agitation de ses jeunes confrères débiles. En un mot, il représentait la sagesse et la quiétude d’une retraite éloignée des basses contingences téléphoniques qui rompaient avidement le maigre silence des autres bureaux.

  Il se trouvait bien aidé dans la préservation de son havre de paix par une secrétaire qui se pensait au service unique de l’idoine, au grand dam du Père supérieur et du Père directeur général. Cette grande et solide fille aux cheveux roux et regard bleu avait la détestable habitude de s’attribuer une partie de la célébrité de son maître, en plus de porter au bas des tissus serrés faisant ressortir abominablement sa large croupe. Au surplus, elle gonflait démesurément ses capacités et entretenait volontiers par sa supériorité l’exécrable ambiance régnant dans le staff ou pool des petites mains du cabinet.

 

  Ces quatre mains appartenaient en fait à deux personnes… Une militante gauchiste sur le retour, âgée d’une quarantaine d’années dont la présence plaisamment surprenante rassérénait le jeune homme, et une préretraitée doucereuse plus portée à la minauderie hypocrite qu’à rendre service. Pour ne s’entendre cordialement que dans un mou consensus, ces deux femmes mûres composaient une union sacrée pour conspuer leur consœur rouquine, sa mégalo-mythomanie, ses airs orgueilleux, sa morgue haineuse… A tour de rôle, elles allaient donc toutes trois quérir le Père principal et lui exposer leurs doléances respectives, toujours dirigées contre l’une ou les autres… Sans résultat, ces emportements féminins parfois violents étant parfaitement dédaignés par le maître de céans, par ailleurs extrêmement méfiant envers tout ce qui avait trait à la féminité, portion diabolique, et étrangement muet quand survenaient ces événements.

 

  Le mutisme était aussi un caractère essentiel de l’avocat secondaire le plus âgé. L’homme se révélait plutôt de haute taille, la quarantaine grisonnante et les yeux cerclés d’or. De son visage gargouillesque n’émanait aucune sympathie particulière quand sa voix calme, grave et posée égrenait sans conviction les tumultueuses réactions sociales qu’il ne connaissait que par l’écrit. En matière relationnelle, le malaise s’avérait incontournable. Il avait pris son temps pour tutoyer le jeune apprenti, ce qui avait causé grand plaisir chez ce dernier, lequel ressentait dès lors dans toute sa réalité son acception véritable au sein de la confrérie. Mais un vouvoiement ressurgit soudain, qui sonna mal. Un tutoiement lui succéda quelques jours plus tard, puis de nouveau le vouvoiement, dans la même heure peut-être. Il remarqua que le tutoiement s’exerçait uniquement lors de conversations à bâtons rompus sans implications professionnelles, tandis qu’il s’entendait vouvoyer lorsqu’il s’agissait de travailler au service de l’individu. Qu’il se représentât ou non la teneur profonde d’un tel comportement, comme toute incompréhension, comme tout étonnement, une indicible souffrance le mut, dans sa gêne grandissante, son renoncement apparaissant… Il tenta de se forcer à sourire de sa faiblesse : toujours lorsque le malaise s’accentue, le désespoir se fraie un chemin, doucement, sans heurts ni brusquerie. Il vient, affectueux et paternel, l’entourer de ses longs bras, lui offre sa chaleur languissante. Il humecte ses yeux, alors que ceux-ci prennent dimension en se cerclant de sombre, que les joues se creusent. La tendance est à l’affaissement ; le regard plonge vers le sol, tandis que le corps s’emmitoufle plus encore. C’est dans cette couverture qu’il s’était entendu vouvoyé, par une personne connue, dont il lui sembla qu’elle ne l’était plus. En se tournant vers l’intérieur, il vit le désespoir sourire jaune. Il s’efface… disparaît… L’homme de la quarantaine, mon jeune ami, est souvent difficile à cerner, ce que nos gentilles femmes mariées (ou en instance de ne plus l’être à l’été de leur vie) ne démentiront pas. Sans revenir sur les extras que s’offrent de tels mâles à l’apogée de leur verge créatrice, le susnommé, dont les capacités ne devaient pas être mises en cause au motif d’une certaine manière d’aborder la relation humaine, démontrait néanmoins d’une certaine ferveur dans son déplacement bi-hebdomadaire à la salle de musculation située non loin du cabinet, où l’accompagnait l’un de ses jeunes collègues.

Par Luc - Publié dans : L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise
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