I
LE COUPLE HEUREUX
Omnia vincit nihil. [1]
Oui, le couple peut être heureux, incontestablement, qu’il soit ancré dans un confort douillet et schizoïde, ou au contraire qu’il vive pleinement ses pulsions dans un vent fracassant de fausse passion et d’étreintes échangistes.
Le premier couple heureux est larvesque. Ce qui frappe de prime abord, c’est le calme, la quiétude ouatée qui règnent dans sa demeure. On ressent, outre l’envie furtive de fuir, cette impression de ne pouvoir avancer qu’à petits pas, sur la pointe des pieds, à tâtons en quelque sorte. Le silence domine les discrets bonjours qu’un sourire gentil introduit. Cette concession à la politesse s’achève lorsqu’ils se reprennent par la main pour aller s’asseoir mollement dans un canapé souple et enveloppant, puis s’embrasser plus ou moins goulûment.
- prise de recul durant le baiser -
Mon cerveau se hérisse alors de bruits fantomatiques, de silhouettes de trompettes désordonnées. Une absence et tout est consommé. Des vibrations à basse fréquence couvrent la voix grave qui oraisonne la complainte des gens. J’apprends des apparentements terribles, des mariages absurdes au mieux, ridicules souvent...
Je vois encore la mine réjouie et béatement ronde de celui qui vient d’avoir un enfant. Sa face boursouflée de vanité brille d’une lueur stupide, tout comme celle d’une de ses congénères et sa damnée fille.
Je vois encore le visage ahuri de celle-là, heureuse depuis peu, et à l’instar de tous ses coreligionnaires, oublieuse de son état immédiatement précédent, et de ceux qui le partagent encore à cet instant, comme cette autre qui se repaît dans le confort d’une relation facile.
Je constate encore la laideur de mon propre faciès, disheureux depuis toujours, destructeur de rien, délavé, éreinté et creusé, enflé du bonheur éprouvé au mépris qu’il voue aux heureux, si durement ressenti cependant quand il subit les camouflets répétés de la bêtise personnifiée, un peu à l’image de la dernière qui l’a quitté.
A juste titre semble-t-il.
Les trompettes s’évanouissent. L’ouverture est achevée ; maintenant, il faut fermer.
- fin du baiser et retour au monde mortel -
L’invité sage et célibataire [2] ne démontre pas de sa gêne devant cette nature morte, absorbé qu’il était dans ses propres pensées.
L’apéritif aidant (bien que l’animal soit peu porté sur l’alcool), les bouffées insupportables de silence laissent place à une accentuation du volume et du débit des paroles échangées. Ils se regardent l’un l’autre sans se comprendre mais s’aiment toujours, réitèrent leurs aventures communes. Si vieux malgré leur apparente jeunesse ! Si vieux que le formol s’écoule déjà de manière odorante sous les semelles de l’invité passager. Celui-ci, quand il ne sent pas parfaitement importun, s’interroge sur les raisons de sa présence dans ce cercueil absurde. Il écoute, participe, rit même !
Mais le langage du couple heureux va s’avérer plus puissant que prévu : sitôt qu’une pique est décochée à l’encontre de l’un des deux, l’autre vole à son secours, riant mais l’enlaçant au son de sobriquets ridicules et dégradants. N’allez surtout pas leur dire qu’ils respirent la bêtise, convaincus de détenir, par-dessus le Tout, le Vrai [3]…
Ils vous sècheront les côtes en vous traitant d’envieux, de jaloux. L’insulte est d’autant moins fondée que rien ne rattache le spectateur ennuyé à ces deux koalas en peluche alanguis sur un clic-clac kitsch et bon marché, exceptée, cependant, la facilité de la copulation. Pour eux, les plats sont servis tièdes chaque soir…
La vie poursuit heureuse à défaut de joyeuse son train-train. On baise régulièrement, comme l’on va aux toilettes, dans ce silence toujours plus obsédant, lorsqu’on ne s’aperçoit pas que les amis se font de plus en plus rares à la maison, que le téléphone sonne de moins en moins souvent. Une exception encore : le couple rangé d’ennui se marie très bien avec ses homologues. La soirée s’embourgeoisera…
Le maître de maison (triste royaume en vérité…) débouchera la bonne bouteille, découverte chez un petit viticulteur déniché totalement par hasard, ou le petit caviste du coin, et vous m’en direz des nouvelles !, pendant que l’hôtesse oeuvrera à la cuisine, la taille plus rebondie qu’avant et savamment entourée d’un tablier subtil, contant fleurette au Je t’aime plus qu’hier et bien moins que demain ceint d’une rose rouge.
Pendant le repas, les couples se raconteront, en se foutant éperdument de ce que les autres pourraient bien narrer, l’essentiel n’étant que de convaincre la table de leur bonheur : un dialogue de sourds dans une ambiance vaguement jazzy ou bluesy soft, mollassonne anyway… Les jambes à demi écartées et le fondement grassement avachi dans le fauteuil Louis-Philippe le Bel Saint Macloouuuu évidemment, le teint rosissant d’une couperose naissante, la peau luisante et oléagineuse, l’homme parlera de sport, de politique au digestif, et s’étonnera du fait qu’on ait trouvé le moyen d’obtenir des roses bleues, profitant de son petit effet pour engager la conversation au point mort sur l’intarissable sujet « Progrès ou pas progrès ? ». Sciences et techniques, car l’homme est abonné à « Géo » (dont la pile ne prête guère à confusion : le nouveau numéro est posé sur la pile des anciens, dont la tranche est parfaitement intacte, comme neufs, neufs…) ou à « Sciences et vie », lui tiennent à cœur à lui, le bricoleur dominical de génie, capable de passer des week-ends entiers à construire une piscine ou à repeindre les murs quand des centaines de turcs n’attendent que de le faire (mieux) pour des sommes plus que modiques.
Je me disais, ce silence, cette odeur de propreté hygiéniste si peu naturelle… Le salon du couple heureux, c’est la salle d’attente d’un médecin ou d’un dentiste… Je n’aime pas les soins. Pas une personne heureuse ne me convaincra, non, certainement pas une personne heureuse…
Après le repas, le café, même si ce n’est pas conseillé le soir, mais après tout, lancera-t-il rebelle à la cantonade, on ne vit qu’une fois ! … Bouffon médiocre ! Crétinerie pas même ambulante puisque ses deux pieds sont coulés dans le ciment de l’habitude, de l’ennui, de l’immobilisme apitoyé et du confort. Le confort, paradigme et fondement ultime du couple établi, qui m’attire et me révulse, me contraint à poursuivre mon auto-psychothérapie…
[1] « Le rien triomphe de tout ». Déformation toute personnelle de la première partie d’un vers de Virgile (Eglogues, X, 69), « omnia vincit amor », c’est à dire « l’amour triomphe de tout », au sens de l’amour personnifié, tyran des Dieux et des hommes. Ce vers aurait pu parfaitement pu s’intégrer à notre propos, mais une touche de nihilisme ne pouvait nuire en l’occurrence. « Sans dieux ni maîtres, ceux-là étant morts, ceux-ci pas n’étant pas encore nés, nous n’avons que notre jeunesse » (P. Drieu la Rochelle). Sans commentaire.
[2] Ignoriez-vous à ce sujet que le célibataire est très recherché pour mettre un peu d'ambiance dans les mornes soirées des couples installés, englués dans leur confort très petit-bourgeois, dans leur incapacité à communiquer sur autre chose que ce qui ne peut toucher l'âme : l'administration de la maison (vous savez, genre voiture, gosses... CAF...).
Le célibataire est également recherché pour faire le cinquième au tarot ou porter la chandelle.
Le célibataire, parce qu'il se doit de s'entretenir, contrairement à la majorité des hommes mariés, est également très couru par la femme munie d'une alliance, puisqu'il sert de prétexte aux règlements de comptes avec son époux ventripotent.
Le célibataire est aussi très prisé pour aller prendre un verre, aller au restaurant ou au cinéma, puisque de toute façon « il n'a que ça à faire ».
On aime aussi le célibataire lors des sorties en groupe ou en cas de location de vacances : comme aux impôts, il compte pour un foyer, et paye donc double part.
La présence d'amis se mesure à l'aune des cernes du célibataire.
[3] Par cette piètre figure, il faut entendre une corrélation toute particulière entre :
- le Tout épicurien, tel que défini par le philosophe lui-même dans sa « Lettre à Hérodote » (I, 2), et particulièrement dans ses caractères illimité et d’éternité, par-dessus lequel se projetterait donc le couple oublieux du fait que « rien ne devient à partir de ce qui n’est pas » (id.),
- et le système scientifique du Vrai de Hegel, dont la scientificité réside dans l’identité processuelle (au sens où elle n’est pas simultanée mais opère à travers des médiations) de l’essence (identité) et de la forme (différence) de l’être vrai. Cela revient à poser une double nécessité : une nécessité d’existence, de fait, historique, chronologique – puisque la raison éternelle dont le système se veut la manifestation vraie est dans l’histoire – ; une nécessité d’essence, de sens, spéculative, logico–ontologique – puisque ce qui se réalise historiquement ne fait que déployer le contenu de l’un des moments de l’autodétermination éternelle qu’est le sens rationnel.
C’est là une alliance dangereuse que de croire posséder le Vrai, si rationnel et opérationnel, en oubliant sa nature propre, mais les amoureux n’ont peur de rien, à ce qu’il paraît. La notion « d’apparentements terribles » leur est totalement étrangère.
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