Puis il fut présenté au très franciscain,
parce que portant sur son visage les stigmates de son goût immodéré pour les Dionysiaques, Frère en charge des copropriétés, plus amical et ouvert semblait-il. L’homme était grand et noueux,
d’âge mur, et s’exprimait avec aisance dans un flot de paroles en portant indistinctement le regard sur le PR et le CACOU. Mais celui-ci pensait à tort que le fait de laisser monopoliser la
conversation par le jovial et volubile Frère serait ressenti en face comme un témoignage de convivialité et d’esprit de collaboration, alors que pour tout adepte du soliloque, l’interlocuteur
n’en est pas un : il est le spectateur, l’auditeur anonyme et immédiatement oublié une fois la performance achevée ; or il est délicat d’aider quelqu’un, fût-il en état de nécessité,
qu’on ne connaît pas. Il pensait à tort que sourire modestement aux contes voulus amusants du Frère suffirait à prouver sa pleine approbation au mode de relations qu’appréciait à l’évidence le
franciscain, tandis que l’amateur d’histoires drôles exige le rire franc et massif, sous peine d’exclusion du groupe social pour cause d’être coincé, pas marrant et con.
Il poursuivit le cours des salutations sans
objet avec l’évident méridional Frère supervisant les Clubs Hôtels : le sourire était éclatant et les yeux pétillants, toutes marques lumineuses d’un visage bronzé surmontant un corps maigre
et sans muscles, laissant présumer une fréquentation plus assidue des plages que des sombres bibliothèques, des études sourdes ou des travaux des champs. Mais la poignée de main se fit molle et
le regard s’orienta vers le magnifique fessier de la nonne assistante du Père Régional. Malgré un âge et une situation sensiblement similaires, il paraissait obvie que leurs deux caractères ne
concorderaient pas. Il pensait alors à tort que le fait d’être fidèle à ses croyances, ne pas développer l’hypocrisie malsaine dans une communication avec l’autre pour lequel ne se dégage aucune
sympathie, relevait de la parole de Dieu, alors même que les rouages de l’Eglentreprise se peuvent s’accommoder d’une absence déclarée de camaraderie entre deux de ses cadres.
Il pensait à tort que les dirigeants de la
B.N.P. par exemple, étaient des irresponsables en contraignant tacitement ses cadres à se tutoyer et à faire preuve d’amitié dans leurs rapports devant les subalternes. Il pensait à tort que les
stages de cohésion de Mc Donald’s, destinés à susciter une quasi-fraternité entre ses cadres, étaient une monstruosité humaine. Il avait bien vu que les formations / séminaires portant sur
l’identité de service se développaient (quoique le mouvement se ralentissait toujours un peu lorsque la situation économique devenait plus tendue : la fraternité, le goût pour le travail en
groupe, l’esprit d’équipe, la transversalité voire, tout cela était fort bien, mais pas au détriment de l’EBIT-DA), en notant tout le paradoxe qu’il pouvait y avoir à souhaiter instituer des
identités fractionnaires fondées sur le consensus (qui ne fut jamais une bonne méthode de gouvernement) dans l’identité collective unique de l’entreprise.
Il pensait à tort qu’en tant qu’homme, et
religieux de surcroît, il convenait de ne pas s’abandonner aux pulsions du voyeurisme et des plaisanteries salaces, au mystère de la séduction ou à sa concrétisation nécessairement fatale dans le
monde de l’Eglentreprise, alors que le seul vecteur de concorde, de communauté, de complicité même, dans la population masculine hétérosexuelle, était le sexe. Il avait certes remarqué les yeux
extraordinaires et la haute silhouette aux formes parfaites de la jeune religieuse, mais il s’en était immédiatement écarté, se reprochant l’admiration purement esthétique à laquelle il venait de
succomber. Admirer, c’est se tromper. Nil admirare. Les yeux et le sourire de la jeune fille étaient en eux-mêmes un appel à la débauche, à laquelle seul un esprit bien trempé pouvait
résister, pensait-il à tort, alors qu’une complexion considérée comme normale pour un homme dans le monde où il se trouvait était au contraire la parfaite représentation d’une orgie romaine en
compagnie de la jeune nonne. Les rires gras et les paroles scabreuses, la concupiscence dans les regards brillants de stupre, la bave des pécheurs en filets entre leurs deux rangées de dents
largement ouvertes, constituaient l’unité dont le jeune catéchiste venait de s’exclure.
La visite des bureaux l’amena cette fois à un
service étrange, le service technique, fumeur et composé d’une secrétaire gouailleuse, d’un adjoint grenoblois paraissant simple et sympathique, ainsi que d’un responsable, petit breton teigneux
et peu causant, âgé d’une cinquantaine d’années. A priori, cet homme bourru s’avérait insatisfait de tout, exigeant, autoritaire et râleur, porté à l’emportement. Le CACOU pensa avec raison que
ce service serait son soutien, parce qu’il s’y sentait bien, parce que la simplicité affichée des mœurs convenait à ses valeurs, parce que le silence dans la communion fraternelle était pour lui
une croyance : la façon unique de regarder son interlocuteur, la franche poignée de main, les deux mots échangés sans rien dire mais avec l’intensité du partage du savoir et de l’information
importante, voilà quel était son mode de communication… qu’il allait devoir payer un jour. Enfin, en face du technique, les bureaux dont il aurait la charge, son équipe…
Enfin savourer la joie de la liberté, celle
d’exercer son art, avec l’appui naturel et acquis de ses collaborateurs. Une fois s’être débarrassé de sa vieille serviette de cuir noir, dont l’usure du fond était cachée par sa main adroitement
placée, dans son bureau de bout de couloir, il allait faire son entrée dans l’open-space de ses collaboratrices, puisqu’il s’agissait bien de cela…
Deux femmes se levèrent lentement de leurs
chaises lorsque le catéchiste et le Père Régional se découpèrent dans l’embrasure de la porte de verre fumé. Le Père resta cette fois en arrière, et le jeune homme dut esquisser un pas dans la
direction des deux femmes. Quelle indicible violence, la torture dernière, dans l’accomplissement de ce pas pour un timide inverti. Ses yeux ne quittèrent pas le sol, de peur que celui-ci ne
s’ouvrît pour l’engouffrer tout entier dans les ténèbres éternelles. Une fois parvenu au terme de l’épouvantable effort, il conserva la tête baissée, mais releva son regard inquiet vers les deux
formes mouvantes qui s’approchaient irrésistiblement de lui.
La première avait en charge l’aile droite dans
l’attaque dont il était la victime agressée, sans recours puisque le gros des troupes, le Pantocrator derrière lui, ne semblait pas vouloir venir à son secours et apparaissait une fois encore
immobile, auréolé d’un disque de lumière jaune, la main vers le ciel et accessoirement posée en arc de soutien sur le cadre de la porte. Se retournant, il constata que la petite femme était sans
âge et lui rappelait grossièrement une maman hippopotame dans le chaloupé de son abominable croupe. Vêtue d’un large sac rouge en guise jupe tombant sous les genoux et d’un corsage blanc hors de
propos avec l’évidence de maternités multiples, son visage respirait la traîtrise : petite bouche aux lèvres fines et pincées, sourire de circonstance découvrant de petites dents pointues,
yeux chevalins, c’est-à-dire stupides et entachés de vice, nez crochu, les pommettes se perdant dans les joues rebondies et sans teint, entourées d’un carré brun et informe. Sur son bureau
trônait en bonne place la photo de ses deux enfants, entourée d’un riche cadre, par ailleurs très injustifié au regard (plein de compassion) de la laideur de ses rejetons. Une plante verte, un
plan de travail bien ordonné, une complète négligence pour sa propre apparence :
- Une comptable, sans aucun doute. -
… fit intérieurement l’exégète, avant de se rappeler à la nécessité de maîtriser également
le flanc droit de ses défenses. L’aile gauche de son humilité était constituée d’une grande jeune femme, bien plus grande que lui d’ailleurs. Sa blondeur méchée de blé tranchait sans grâce avec
ses sourcils foncés, lesquels atténuaient le bleu-vert de grands yeux, inexpressives amandes. Le visage rempli de chair, rond sur une bouche ronde et lippue, au sourire simplet, donnait l’indice
qui résolvait l’ensemble de ce corps, sur lequel le gras encore caché par la fermeté de la jeunesse fourbissait manifestement ses premières armes, avant l’assaut final de la replète amorphie dans
quelques années tout au plus. Le flanc gauche de l’ennemi étant donc le plus faible, il fallait attaquer frontalement son flanc droit, avec toutes les forces disponibles, pourtant harassées par
l’angoisse paralysante de la dévorante timidité.
C’est d’une main mécanique qu’il asséna
froidement son premier bonjour, en donnant ce petit signe de tête très militaire dont il pensait avec toute la sincérité du monde qu’il pouvait tenir lieu de contact matinal.
Il fit de même avec l’ahuri flanc gauche, mais
laissa échapper la gloire de la victoire en permettant sans protestation que les lauriers en vinssent couronner le Père Régional, qui prit la parole pour faire les présentations, et la conserva.
Sœur Hippopotame et Sœur Baudet écoutèrent avec recueillement la psalmodie du PR, décrivant admirablement les parcours respectifs de chacun et les engageant à réussir leur communauté. La prière
prit vite fin, et le jeune homme quitta d’un autre signe de tête ses collaboratrices, pressé, étranglé qu’il était de rejoindre son bureau pour assouvir sa pulsion innée de solitude, pour avoir
trop rencontré de gens en trop peu de temps.
Aucun mot ne fut alors échangé entre le
catéchiste et les sœurs… Le tort irrémédiable, et il l’ignorait.
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