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Kemennadennoù - informations

Bonjour à toutes et à tous,


Septembre 2005


Je suis plutôt né avec une machine à écrire que planté devant un PC, ce qui ne m'empêche pas de goûter la liberté de ton et d'opinion trouvée sur le ouèbe, ainsi qu'en atteste récemment la mobilisation très efficace pour le non au machin européen.

Alors, quelque peu dépité de la frilosité des maisons d'édition en termes de choix éditoriaux, je me suis résolu à ne plus passer par ces intermédiaires et livrer ma production directement aux lecteurs. Puisse mon propre "machin" vous plaire, et n'hésitez pas à émettre des remarques, observations, objections... insultes, mais aussi des félicitations qui réchaufferont mon échine meurtrie...

Kenavo ar c'hentañ !


6 février 2009


Chères lectrices, chers lecteurs,
Et voilà, s'achève ce jour la seconde publication d'importance sous forme de feuilleton (intitulé "Ar gouel diwezhañ", V. la catégorie du même nom sur ce site).
Dès vendredi prochain commencera donc un autre feuilleton, bien plus long, intitulé "L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise", que j'invite les travailleuses et les travailleurs, les capitalistes et les anti-capitalistes à lire sans retenue.
Un vendredi 13 !

15 octobre 2009

Aujourd'hui est publié le millième article de ce site littéraire (soit environ le tiers de ma production totale à ce jour, vous n'en avez donc pas fini avec moi !). Pour fêter ce seuil symbolique, je préconise le menu suivant afin de pouvoir enfin dormir :
Entrée : A-bunadh / Pall mall sans filtre
Poisson : Montrachet / Lucky Strike sans filtre
Viande : Gigondas / Camel sans filtre
Dessert : Yuriy Dolgorukiy / Pall mall sans filtre.
Et bonne nuit à toutes et tous !

Lundi 28 septembre 2009

Nous étions présents, dans la chaleur du moment,

Alors que tu parlais de ton prochain départ.

Ta gorge se piquait d’une lumière rare,

Stridulation désolée du bannissement.

 

Tes yeux larmoyant presque appelaient au secours,

Dans une moue pâle que je connaissais bien.

Alors je ne pouvais que resserrer les liens

Qui garrotent mon souffle désormais si court.

 

Tes mains tremblantes jouaient des ondes entre nous,

Tes doigts nerveux pianotaient sur les extensions

Immatérielles de ma peau en feu tension.

 

Je me suis levé, ai rompu le damné cou

De la musique ondulant dans l’hésitation.

Et tu m’as donné le baiser de la passion.

Par Luc - Publié dans : Nevezintoù (nouveautés)
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Vendredi 25 septembre 2009

-         Vos collaboratrices ont sollicité un entretien avec moi, duquel il ressort que vous ne faites rien, et surtout ne les aidez pas dans l’élaboration des traitements de l’ensemble des personnels dépendant de notre archevêché, alors même que nous venons d’absorber la Fraternité Saint Pie X dont nous venons d’obtenir du Pape le suspens divinis des anciens dirigeants (enfin, officiellement, mais pratiquement, je vous rassure, les choses resteront en l’état).

-         Mais mon père ! Je croyais qu’il m’appartenait…

-         De les aider, lorsque la saison chaude nous contraint à recruter de nombreux diacres à durée déterminée, la fraîcheur de nos lieux de culte et leurs bénitiers approvisionnés incitant à leur fréquentation par les ouailles.

-         Ah ça ! Mais vous…

-         Vous ne les aidez pas alors que la charge de travail s’est multipliée par deux durant ces deux derniers mois.

-         Pourtant je…

-         Je ne saurais tolérer un tel état de fait. Aussi ai-je décidé de reconduire votre période d’essai en l’assortissant d’un missus officiorum non équivoque. Vous serez désormais chargé d’élaborer seul la paie des églises secondaires de A à Z, la charge des abbayes et cathédrales demeurant du ressort des sœurs placées sous votre responsabilité.

-         Responsabilité… Bien mon Père…

-         Labor omnia vincit improbus [1]… Vous pouvez vous retirer.

 

  Bien mon Père ! Sauf qu’en l’occurrence, Magister dixit sed non decet ! [2] N’avait-il pas été recruté pour tout autre chose que cette tâche d’exécution qu’il devait simplement superviser aux termes des engagements librement consentis par les parties lors de la signature du contrat ?

  En outre, le ton adopté par son supérieur, la remise en main propre contre décharge de la fiche de fonctions, rapportés à la sympathie dont il faisait preuve à tout moment voici encore quelques jours, laissaient le catéchiste dans les terribles affres du doute, qui paralyse, empêche de parler, incite à réfléchir seul sur un éventuel acte de propitiation.

 

  La désormais froideur d’un interlocuteur qui fut si chaleureux et confiant ne cesse de me troubler. Sa méfiance paraît s’accroître à chaque minute, et je devine derrière sa face fatiguée tant d’interrogations quant au sort à me réserver. Ma grandiose ascension connaîtrait-elle quelques glissades ? Eviter de décrocher. Serrons les doigts sur les prises précaires et les fesses face à l’enculade… Je les prends à mes risques et périls, ces cinq minutes que rien ne doit déranger.

 

  Il fallait donc désormais, de nouveau, apprendre. Inutiles toutes ces connaissances acquises à l’université, superflus les audits théologiques des paroisses de la Fraternité St Pie X, ridicule cette volonté de faire appliquer des procédures rigoureuses et juridiquement correctes : la seule raison de sa présence en ces lieux était la paye, la longue poursuite des informations auprès des autorités déconcentrées, leur centralisation entre ses mains, leur saisie sur le vieil écran du terminal, l’impression des milliers de paperasses nécessaires à la paie, les états mensuels, le paiement des charges sociales. Tout cela, il en connaissait depuis l’existence depuis bien longtemps ; il signait même depuis trois mois les bordereaux que lui apportaient en silence ses deux collaboratrices en lesquelles, pour n’avoir aucun contact avec elles, il avait une totale confiance, mais exécuter lui-même ces tâches, c’était un nouveau métier. Il n’intervenait auparavant que dans la résolution de problèmes ponctuels, il allait devoir assumer l’entièreté de la paye sans en connaître toutes les étapes. Quelle abominable terreur le saisit lorsqu’il réalisa qu’il devait apprendre un nouveau métier en moins de trois mois, sans qu’aucune formation complémentaire lui fût prodiguée !

  De retour dans sa modeste demeure, un repas festif avait été organisée par sa douce compagne, qui avait invité des camarades. L’agrément procura l’oubli, mais le lendemain matin s’avéra morne. Il songea :

 

- J’avais pourtant presque touché à la dématérialisation

durant cette nuit d’amis joyeux et ivres

sans autre souci que l’amusement à marche forcée.

Ne vivre que pour l’art et le loisir est un monde qui me plairait,

mais le travail prime et les heures passent. -

 

  La question du pourquoi ne relevant pas de son appréciation dans le cadre fixé par le Père Régional, celle du quoi ayant été résolue par la définition précise de ses nouvelles tâches, il demeurait encore en suspens celle du comment. En l’absence d’action prévue dans le plan de formation, cette dernière devait avoir lieu « sur le tas ». Avec qui ? Ses collaboratrices naturellement, c’était l’évidence même. Le problème se posa soudain, crucial, à l’âme désemparée du presque ex-catéchiste et futur novice à nouveau : cette réorientation de ses fonctions ne changeait strictement rien à l’ordre hiérarchique établi.

  Il demeurait donc bien le supérieur de ses collaboratrices. N’y avait-il dès lors aucun danger à admettre clairement une totale incompétence dans un domaine ou justement, elles faisaient toutes deux preuve apparemment d’une grande compétence ? Son autorité n’allait-elle pas être soufflée par le vent sauvage de l’absence de crédibilité ? Ne relevait-il pas de l’étrangeté la plus consommée qu’un supérieur hiérarchique fût contraint de quémander aide ou informations à ses propres subordonnées ? A toutes ces questions, seul le mot « Oui » paraissait s’imposer. Le sac était en train de se refermer sur lui, la cordelette solidement nouée, et la berge ne se trouvait plus si loin de ses pieds de ciment. Il lui semblait même entendre les clapotis de la rivière chantante. Le piège était grossier : soit il refusait tout net ces nouvelles tâches non conformes aux engagements originaires et son sort était scellé rapidement, renvoyant à l’abysse l’orgueil démesuré dont il avait fait preuve en démissionnant du service du Père Supérieur ; soit il acceptait la mission et sa survie dans son poste ne tenait plus que par son humiliation continue et le bon vouloir de ses collaboratrices. Dans la panique, il se résolut à demander de l’aide. Le bourru Frère responsable du service technique paraissait parfaitement adapté.

 

-         Pardonnez-moi mon intrusion, mon Frère, mais je serai bref. J’ai besoin de votre grande  connaissance historique de l’évêché. Bien sûr c’est une démarche que j’aurais dû faire depuis bien longtemps, mais…

-         Je vous en prie, asseyez-vous et parlez sans crainte…

-         En fait, au regard d’une situation bien délicate en termes de communication, je souhaiterais avoir plus de renseignements sur mon adjointe : qui est-elle ? Quel est son caractère ? En un mot comme en cent, je voudrais savoir tout ce que vous jugerez utile de me transmettre…

-         Et bien, elle est entrée voici quinze ans au service de l’archevêché, en tant que simple secrétaire intérimaire…

-         Mais comment a-t-elle pu devenir responsable de service avant mon arrivée ?

-         Par la force de son ambition et par la grâce de la formation professionnelle, jeune homme ! Elle a réussi à évoluer dans cette structure longtemps restée inorganisée, jusqu’à occuper un poste élevé par rapport à son absence initiale de diplômes, à savoir responsable des traitements.

-         Une ambitieuse… Je comprends maintenant la scandaleuse, car totalement contraire à l’éthique et à la morale, demande d’entretien qu’elle a faite dans mon dos. Tout s’éclaircit maintenant, si je rapproche ce méfait de l’histoire personnelle de Sœur Hippopotame… Vous devez être au courant, je présume ?

-         Bien évidemment ! Qu’allez-vous imaginer !? Même sans prêter l’oreille à ces sornettes, les difficultés des uns dans notre système viennent toujours aux oreilles des autres !

-         C’est malheureusement très humain… En tout état de cause, mon adjointe a gravi un à un les échelons, et la création de mon poste dans la structure lui a coupé presque définitivement toute possibilité d’évolution ultérieure en même temps qu’elle rajoutait une strate hiérarchique entre elle et le Père Régional… Un coup dur porté à l’ambition et la fierté, mais dont je ne suis pas responsable ! Peut-on m’imputer personnellement tous les changements de l’organisation ?

-         Vous vous dédouanez un peu vite de vos responsabilités, mon Frère… Ne concluez pas trop vite qu’elle veut votre mort, faute de quoi vous pourriez fort bien la provoquer par vous-même. Vous ressentez maintenant par empathie l’intense insatisfaction dans l’esprit Sœur Hippopotame, due à votre arrivée. Mais vous prétendez ne pouvoir en être tenu pour responsable ! Subjectivement, vous l’êtes : eussiez-vous parfaitement maîtrisé le côté technique de la paye que la Sœur n’aurait jamais agi de la sorte. C’est votre incompétence en la matière, mêlée à votre absence imbécile, voire votre refus de communication qui rapportés à la frustration de la Sœur sont la cause de ce coup de poignard dans le dos…

-         Peut-être, mais je sens bien que des petites mains cousent mon sac avec plus d’ardeur encore !

-         Il peut cependant être communément admis que malgré l’humiliation subie, vous pourriez acquérir rapidement la compétence technique de la paye.

-         Pour sûr ! Ce travail ne nécessite aucune intelligence particulière ! Mais pour autant, une communication ratée sur trois longs mois, comme vous vous êtes plu à le souligner, avec justice il est vrai, peut-elle se rattraper, fût-ce par mon humiliation ? Je ne le pense pas : les jugements des esprits simples sur les personnes s’avèrent souvent définitifs et irréfragables.

 

  Prenant sa respiration profondément et les yeux piqués de larmes, il ajouta après quelques instants :

 

-         Je suis donc perdu. Avant même de tenter quoi que ce soit, je sais confusément être perdu…

-         Allons, allons, ne croyez-vous pas dramatiser un peu rapidement ? Remplissez avec éclat la mission qui vient de vous être confiée, et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes.


[1] « Un travail opiniâtre vient à bout de tout », Virgile, Géorgiques (I 145-146).

[2] « Le maître l’a dit, mais cela ne convient pas ! ».

Par Luc - Publié dans : L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise
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Jeudi 24 septembre 2009

Encore les hurlements dans la pénombre d’un réveil haché. Les membres lourds jetés négligemment sur le côté, le crâne immobilisé dans sa cangue d’exténuation, je ne fais rien que subir. L’écharpe trop serrée de la colère d’aurore me bleuit, et je demeure inerte, sans réaction possible.

J’ai pu tenter par le passé un contre-feu, surajouter les cris rauques aux hurlements à la tonalité si désagréablement vibrante à mes oreilles. Aujourd’hui, je renonce et préfère l’éloignement. La fuite serait sûrement un terme plus adéquat. Il me faut toutefois avoir pleinement conscience du fait qu’un aller simple resplendit d’une impossibilité parfaite, au contraire de ces gens, parfois amis, qui quittent leur patrie à la recherche d’un monde meilleur dont ils se persuadent une fois arrivés dans une désolante méthode Coué, échec inévitable, prélude à une autre fuite.

Je sais donc, dans toute la morgue morose de la lucidité, que j’aurai tantôt à revenir vers l’orage, que ses lourds et sombres cumulus ne se déplaceront pas d’eux-mêmes d’au-dessus de mon toit. Je sais que j’aurai à composer avec ses derniers éclairs, avec les brûlures, intimement convaincu qu’un jour, mon cœur électrocuté si souvent ne repartira pas.

Par Luc - Publié dans : Nevezintoù (nouveautés)
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Mercredi 23 septembre 2009

Dans quelques heures, je me présenterai à toi, grimé en je ne sais encore trop quoi, masquant ma voix, singeant pour cacher mon courage.

 

Je te montrerai ma nudité réelle quand tu seras surprise peu après l’éveil. Ma venue est toujours tellement inattendue...

 

Je te montrerai les délires inconséquents de ma pensée morne, les voies inachevées et destinées à le rester, de ma musique et de mon écriture.

 

Je te montrerai les cieux violents de ma chute, lesquels pour en être immatériels n’en causent pas moins de frisson ou de douleur. Je te montrerai mes étendues rasées dont je ne désespère pas encore de voir quelques pousses pointer çà et là.

 

Je te montrerai cette ferme, objet et lieu de tous les combats, dans les odeurs de sang, de graisse et de suie. Alors nos visages noircis, je te montrerai notre lieu, que j’ignore encore mais dont je pressens confusément que tu me le feras deviner sans dire mot.

 

Malgré ma terreur, à travers laquelle résonnent les boulets fusants et la mitraille, si la poudre âcre brûle encore mes narines et gorge, j’ai aujourd’hui foi en notre avenir commun.

Par Luc - Publié dans : Corps rompu (du 8/8 au 13/10/01)
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Mardi 22 septembre 2009

Comme tant d’autres avant toi, tu as oublié jusqu’à mon existence... La plainte larmoyante, déchirante de l’homme faible me fait rire moi-même. Je ne sais que trop l’arrogance de vouloir rester dans l’histoire, fût-elle individuelle. Né pour oublier et l’être... C’est que le monde entier doit l’avoir été... Un ennui... J’ai très bonne mémoire, alors évidemment je me confronte à quelques désagréments, particulièrement celui d’entrer dans le moule mondial, d’être oublié en un mot, moi, moi qui n’oublie rien même quand je le veux.

 

J’ai toujours rêvé d’écraser le téléphone d’un coup de talon violent et primal, mais je l’étreins plus souvent de mains tremblantes en le priant de me prouver que je ne suis pas oublié.

 

J’ai toujours méprisé mes amis pour leur façon d’imaginer une vie de couple, été tenté de leur hurler : « Oublie-moi un peu ! », en me repentant immédiatement après de la formule employée.

 

Je ne peux donc supporter les retards des gens avec qui j’ai rendez-vous, parce que clairement, sans l’ombre du moindre doute, les minutes séparant l’heure prévue de celle d’arrivée ont été l’objet de leur oubli de moi.

 

Alors toi, qui ne téléphones plus, qui construis ta vie future et tardes tant à me rejoindre, ne peux-tu pas que m’oublier ?

Par Luc - Publié dans : Les rêves se terminent toujours (9/4-31/7/01)
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Lundi 21 septembre 2009

Monter se coucher comme au bûcher.

 

La même terreur de l’inconnu s’offre, tant la nuit et la mort sont jointes, dans l’œil épuisé. Le chemin qui mène à la souffrance précédant le néant se trouve identique à lui-même : il s’agit bien de l’escalier ou de l’échelle en bois par lequel on monte vers les flammes, coiffé d’une tiare blanche et d’une âme noire.

 

Arrivé au terme d’une montée semblant toujours trop rapide, on jette un dernier coup d’œil en arrière : est-il encore temps de faire demi-tour ? Le feu et le désir, eux aussi intimement liés, sont par trop dévorants, ci-fait.

 

Mais alors il faut croiser un regard, celui d’un homme ému aux larmes tendant une croix de bois ficelée à la hâte, à la suppliciée, pour sauver son âme. Un regard, celui d’une maîtresse qui vient se confondre dans la chaleur des peaux avec le bûcher et le lit.

Par Luc - Publié dans : Un beau rêve (du 1/8/00 au 31/3/01)
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Vendredi 18 septembre 2009

3

 

  Revenu à ses esprits, après la terrible bataille, dans son bureau solitaire, éclairé par le reflet du soleil sur les façades blanches au travers d’un large vasistas, une question douloureuse s’insinua dans l’esprit de l’exégète :

 

Je suis assis à mon bureau. Je constate que ce terminal de paie ne remplit aucune fonction d’un ordinateur normal. Mes étagères ne sont pour le moment remplies que des seuls documents issus de mes propres recherches. Je n’ai donc aucun outil de travail, excepté peut-être ce téléphone posé là devant moi, mais qui s’obstine à rester muet.

 

  A quoi cela avait-il servi de s’inscrire plus dans la tendance élitiste de l’Opus Dei du vieux Père de la P.M.E. de conseil que dans celle des Jésuites socialistes et révolutionnaires d’Amérique Latine, si tous ces efforts n’avaient finalement abouti qu’à une fonction honorifique sans réelle teneur, sans influence, sans rapport de pouvoir ? Le fait était qu’une marée invincible l’engloutissait plus à chaque instant qui fuyait devant lui : aucune fiche de fonctions, aucune précision orale sur le contenu de ses tâches, l’anéantissement absolu. Des minutes mortelles passèrent, dans l’espoir que quelqu’un, ou mettons qui que ce soit, passât le visiter, requérir de ses compétences, de sa grande science du droit canonique, la résolution d’un quelconque problème de conscience ou même temporel. Rien ne se produisit, et dans le silence de toutes les personnes rencontrées, le jeune homme en vint presque à souhaiter l’avènement du knowledge management, le management et la gestion des compétences des hommes par le partage des savoirs... Pour lui, l’enjeu de cette fumisterie était double. En premier lieu, l’enjeu managérial : le KM se prétendait à même d’accompagner le changement et de gérer les résistances des collaborateurs, lesquels devaient naturellement être tous associés à la démarche, de façon à obtenir au final une transformation de la culture d’entreprise et de ses modes d’organisation. En second lieu, l’enjeu organisationnel : il s’agissait ici d’identifier les connaissances critiques de l’entreprise puis d’organiser le recueil des connaissances tacites et explicites. L’objectif était dès lors de transformer l’information en connaissance et les connaissances individuelles en connaissances collectives, dont une centralisation bien pensée permettrait de remédier à l’hétérogénéité et la dispersion.

  A ces deux enjeux s’ajoutait un objectif explicite quadruple : faire surgir de nouvelles compétences, fédérer des communautés en interne, partager l’information avec ses fournisseurs, favoriser l’innovation et optimiser la R&D (research and development dans l’infect jargon des gourous RH).

  Mais le jeune homme avait identifié un objectif tacite tout autre : si le fait d’imprimer une identité unique à l’entière communauté des travailleurs n’était pas choquant en soi, c’était le but de cette manœuvre dans le KM qui s’avérait contraire à l’éthique. Il s’agissait de décérébrer le corps collectif des salariés au profit d’un rite totalement artificiel : la véritable centralisation des toutes les connaissances tacites eût supposé non l’assentiment de chacun à la démarche, ce qui déjà relevait de la plus haute improbabilité, mais également de procéder du postulat selon lequel chaque salarié eût pu avoir une représentation consciente desdites connaissances tacites, ce qui eu égard à l’absence généralisée d’introspection et de dialogue interne chez ses congénères (qui préféraient manifestement l’autruche au sepuku et l’argent à Aristote) eut également mis en danger le principe même du KM… si celui-ci avait dû être sincère.

  Or comme toute stratégie RH, son unique but visait à l’augmentation de la profitabilité collective, et non à quelque « développement personnel » que ce fût. Dès lors, pour le jeune homme, lorsque le bien collectif se définissait par une valeur mercantile, alors l’objectif était contraire à l’éthique.

  Cette première journée s’écoula donc d’un sang lent et épais, noir et sans vie, dans les corps et esprit du jeune homme tourmenté par l’ennui et l’incertitude, celle-ci s’inscrivant dans un schéma de pensée antithétique de la Foi. L’ennui est probablement le pire ennemi de l’homme, qui peut l’inciter à l’oisiveté, et de ce fait à l’intempérance et à la pensée incontinente. Or l’alcool et les pensées impures nous rendent poètes, ce qui n’est pas le but premier des rouages sans identité autre dans le système libéral que celle d’un élément concourant à la profitabilité de l’entreprise. L’esprit du poète ne peut être coté au panier. L’esprit du poète ne saurait être coté en bourse… mais ses objets (écrits, essais, dessins, manuscrits) oui ! Il s’était toujours méfié de la capacité du système libéral à s’emparer de tout ce qui serait susceptible de générer une richesse empirique, en le dévoyant, en le cachant (la rareté dans cette théorie si particulière augmente la valeur du produit, fût-il artistique). Que ne dénombrait-on de tableaux, de sculptures, enfermés dans les coffres de collectionneurs particuliers attendant la vente suivante chez Christie’s ?! Combien de meubles magnifiques étaient-ils entreposés dans les sombres greniers privés, au côté de caisses anonymes pouvant contenir les premières éditions d’œuvres littéraires appartenant au patrimoine de l’humanité ? Le concept même de propriété privée en matière artistique lui était intolérable : il appartenait à l’Etat juste et éclairé d’assurer la survie des artistes, lesquels apportaient eux-mêmes leur pierre à l’édifice commun par leurs créations.

  Mais si l’ennui est peut-être le pire ennemi de l’homme, il peut tout aussi bien inviter le collaborateur à la prise de recul, cette position détachée qui concourt sans doute à l’observation précise et objective de ce qui se passe dans une entreprise, tant en matière de relations humaines que de ce qui sous-tend les décisions de la direction (souvent sans rapport avec la tarte à la crème de l’épanouissement personnel). Le salarié capable de se mettre en position méta est indiscutablement un hérétique à envoyer au plus tôt ad patres par la grâce du sain bûcher (convocation à un entretien préalable pour la confession et l’administration de l’extrême onction, puis notification du licenciement pour faute grave par la main du bourreau dans les Lamentations et Râles de l’Ange Relapse, dit LRAR).

  Entendant au bout de longues heures mortelles ses collaboratrices s’éclipser sans lui souhaiter l’au revoir, puis encore quelques bruits de pas dans les escaliers proches accompagnés d’éclats de voix joyeux, il sentit que le moment était venu pour lui de quitter son bureau aux tristes étagères, avec la ferme intention de demander dès le lendemain des précisions sur le réel contenu de ses fonctions au Père Régional. Toutefois, n’y avait-il aucun danger à agir de la sorte ? La période d’essai mentionnée à son contrat pouvait être rompue à tout moment par le PR, lequel pourrait tout aussi bien être indisposé par la question nécessairement insolente du catéchiste. A raison du pouvoir dont on dispose, toute question provenant d’un subalterne où s’exprimerait autre chose que de l’admiration peut être interprétée comme une remise en cause directe de la hiérarchie. Or la question du lieu même de sa venue ne se trouvait-elle pas en elle-même induire une seconde question, celle de la capacité d’anticipation du Père Régional ?

 

  Celui-ci avait-il réellement tout mis en œuvre pour favoriser son jeune collaborateur ? Avait-il songé véritablement aux moyens à mettre à la disposition du jeune homme afin que celui-ci accomplît sa mission au mieux des intérêts de l’Eglentreprise ? Avait-il clairement posé les bases managériales, les conditions de sa collaboration avec ses subordonnées ? Que devait-il, respectivement faire, superviser, ou partager, et avec qui ?

  A toutes ces questions s’opposaient tour à tour le non ou le néant. Dès lors, sauf à imaginer l’impensable qu’eût constitué une simple insuffisance de communication de la part de ce Père si compétent, fin orateur et connaisseur éclairé des choses du siècle, la question qu’il avait à lui poser ne pouvait que lui déplaire, instiller le doute quant aux compétences propres du CACOU (la remise en cause de l’autre étant indubitablement plus naturelle que la sienne propre), et finalement l’inviter à achever là leur brève relation.

  Cette démarche n’était donc pas la bonne. Il convenait sûrement d’agir plus empiriquement : découvrir au jour le jour le sens de sa tâche, ses caractéristiques techniques ; apprendre à connaître ses collègues et ses subordonnées, ses interlocuteurs au sein des organismes déconcentrés de la Région ecclésiastique, et puis s’adapter encore à toutes contraintes, acquérir toute compétence lacunaire à la force du poignet, seul, sans plus rien demander à qui que ce soit, qui serait susceptible d’instaurer le doute quant à sa valeur.

  Ainsi opéra-t-il durant quelques semaines, apparemment sans heurt, se contentant de faire reconnaître ses incontestables connaissances juridiques par les autorités religieuses déconcentrées. Parallèlement, il concédait une totale autonomie à ses collaboratrices a priori très valables ; il l’ignorait d’ailleurs parfaitement, puisque dans l’impossibilité manifeste de contrôler quoi que ce fût dans ce domaine si spécifique qu’était la paie des gens d’Eglise. En tout état de cause, l’absence de plaintes de la part de ses interlocuteurs quant à la qualité du service fourni par les deux sœurs l’incitait à surtout éviter d’apporter dans cette machine bien huilée un grain de sable risquant de gripper la belle ouvrage. Il se contentait donc de l’absence de facto de relations avec ses subordonnées, sinon pour signer négligemment les différents documents officiels émanant de son service. C’est peut-être à ce moment où il crut être parvenu à l’identification de sa fonction, consistant dans la remise en ordre rigoureuse de la gestion des consciences des fidèles partout où la Religion était présente, que la première alerte survint.

  Vaquant à ses occupations habituelles, le téléphone, alors passé de terrifiante aphonie à un ami oeuvrant pour sa gloire, sonna. La voix du Père Régional, peut-être un peu moins enjouée que d’habitude, lui… enjoignit de venir le… rejoindre, sans plus de précisions.

  C’est le cœur battant à tout rompre et dans le vertige du sang qu’il sentait remonter puissamment vers le visage qu’il descendit lentement les marches, franchit le bureau de l’assistante dont il oublia la beauté à cet instant et frappa timidement à la porte du Père Régional. L’autorisation d’entrer lui ayant été signifiée, il eut tout d’abord du mal à s’accommoder de la vive clarté de la pièce, le Père étant assis dos à la large fenêtre aux rideaux écartés. L’odeur de ce bureau lui rappelait la mort, passant en une seconde de la naphtaline au formol puis à l’eau de Cologne et du renfermé au velours capitonné d’un cercueil exposé pour un ultime hommage au défunt. Pas d’encensoir mais peut-être une veillée funèbre à venir. Le propos du Père Régional fut clair et dénué de toute ambiguïté :

Par Luc - Publié dans : L'Eglentreprise ou la religion de l'entreprise
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