- Vos collaboratrices ont sollicité un entretien avec moi, duquel
il ressort que vous ne faites rien, et surtout ne les aidez pas dans l’élaboration des traitements de l’ensemble des personnels dépendant de notre archevêché, alors même que nous venons
d’absorber la Fraternité Saint Pie X dont nous venons d’obtenir du Pape le suspens divinis des anciens dirigeants (enfin, officiellement,
mais pratiquement, je vous rassure, les choses resteront en l’état).
- Mais mon père ! Je croyais qu’il
m’appartenait…
- De les aider, lorsque la saison chaude nous contraint à recruter
de nombreux diacres à durée déterminée, la fraîcheur de nos lieux de culte et leurs bénitiers approvisionnés incitant à leur fréquentation par les ouailles.
- Ah ça ! Mais vous…
- Vous ne les aidez pas alors que la charge de travail s’est
multipliée par deux durant ces deux derniers mois.
- Pourtant je…
- Je ne saurais tolérer un tel état de fait. Aussi ai-je décidé de
reconduire votre période d’essai en l’assortissant d’un missus officiorum non équivoque. Vous serez désormais chargé d’élaborer seul la
paie des églises secondaires de A à Z, la charge des abbayes et cathédrales demeurant du ressort des sœurs placées sous votre responsabilité.
- Responsabilité… Bien mon Père…
- Labor omnia vincit improbus …
Vous pouvez vous retirer.
Bien mon Père ! Sauf qu’en l’occurrence, Magister dixit sed non decet ! N’avait-il pas été recruté pour tout autre chose que cette tâche d’exécution qu’il devait simplement superviser aux termes des engagements librement consentis par les parties
lors de la signature du contrat ?
En outre,
le ton adopté par son supérieur, la remise en main propre contre décharge de la fiche de fonctions, rapportés à la sympathie dont il faisait preuve à tout moment voici encore quelques jours,
laissaient le catéchiste dans les terribles affres du doute, qui paralyse, empêche de parler, incite à réfléchir seul sur un éventuel acte de propitiation.
La désormais froideur d’un interlocuteur qui fut si chaleureux et confiant ne cesse de me troubler. Sa méfiance paraît s’accroître à chaque minute, et je
devine derrière sa face fatiguée tant d’interrogations quant au sort à me réserver. Ma grandiose ascension connaîtrait-elle quelques glissades ? Eviter de décrocher. Serrons les doigts sur
les prises précaires et les fesses face à l’enculade… Je les prends à mes risques et périls, ces cinq minutes que rien ne doit déranger.
Il fallait donc désormais, de nouveau, apprendre. Inutiles toutes ces connaissances acquises à l’université, superflus les audits théologiques des paroisses de
la Fraternité St Pie X, ridicule cette volonté de faire appliquer des procédures rigoureuses et juridiquement correctes : la seule raison de sa présence en ces lieux était la paye, la longue
poursuite des informations auprès des autorités déconcentrées, leur centralisation entre ses mains, leur saisie sur le vieil écran du terminal, l’impression des milliers de paperasses nécessaires
à la paie, les états mensuels, le paiement des charges sociales. Tout cela, il en connaissait depuis l’existence depuis bien longtemps ; il signait même depuis trois mois les bordereaux que
lui apportaient en silence ses deux collaboratrices en lesquelles, pour n’avoir aucun contact avec elles, il avait une totale confiance, mais exécuter lui-même ces tâches, c’était un nouveau
métier. Il n’intervenait auparavant que dans la résolution de problèmes ponctuels, il allait devoir assumer l’entièreté de la paye sans en connaître toutes les étapes. Quelle abominable terreur
le saisit lorsqu’il réalisa qu’il devait apprendre un nouveau métier en moins de trois mois, sans qu’aucune formation complémentaire lui fût prodiguée !
De retour dans sa modeste demeure, un repas festif avait été organisée par sa douce compagne, qui avait invité des camarades. L’agrément procura l’oubli, mais le
lendemain matin s’avéra morne. Il songea :
- J’avais pourtant presque
touché à la dématérialisation
durant cette nuit d’amis
joyeux et ivres
sans autre souci que
l’amusement à marche forcée.
Ne vivre que pour l’art et le
loisir est un monde qui me plairait,
mais le travail prime et les heures
passent. -
La question du pourquoi ne relevant pas de son appréciation dans le cadre fixé par le Père Régional, celle du quoi ayant été résolue par la définition précise de
ses nouvelles tâches, il demeurait encore en suspens celle du comment. En l’absence d’action prévue dans le plan de formation, cette dernière devait avoir lieu « sur le tas ». Avec
qui ? Ses collaboratrices naturellement, c’était l’évidence même. Le problème se posa soudain, crucial, à l’âme désemparée du presque ex-catéchiste et futur novice à nouveau : cette
réorientation de ses fonctions ne changeait strictement rien à l’ordre hiérarchique établi.
Il demeurait donc bien le supérieur de ses collaboratrices. N’y avait-il dès lors aucun danger à admettre clairement une totale incompétence dans un domaine ou
justement, elles faisaient toutes deux preuve apparemment d’une grande compétence ? Son autorité n’allait-elle pas être soufflée par le vent sauvage de l’absence de crédibilité ? Ne
relevait-il pas de l’étrangeté la plus consommée qu’un supérieur hiérarchique fût contraint de quémander aide ou informations à ses propres subordonnées ? A toutes ces questions, seul le mot
« Oui » paraissait s’imposer. Le sac était en train de se refermer sur lui, la cordelette solidement nouée, et la berge ne se trouvait plus si loin de ses pieds de ciment. Il lui
semblait même entendre les clapotis de la rivière chantante. Le piège était grossier : soit il refusait tout net ces nouvelles tâches non conformes aux engagements originaires et son sort
était scellé rapidement, renvoyant à l’abysse l’orgueil démesuré dont il avait fait preuve en démissionnant du service du Père Supérieur ; soit il acceptait la mission et sa survie dans son
poste ne tenait plus que par son humiliation continue et le bon vouloir de ses collaboratrices. Dans la panique, il se résolut à demander de l’aide. Le bourru Frère responsable du service
technique paraissait parfaitement adapté.
- Pardonnez-moi mon intrusion, mon Frère, mais
je serai bref. J’ai besoin de votre grande connaissance historique de l’évêché. Bien sûr c’est une démarche que j’aurais dû faire depuis bien
longtemps, mais…
- Je vous en prie, asseyez-vous et parlez sans
crainte…
- En fait, au regard d’une situation bien
délicate en termes de communication, je souhaiterais avoir plus de renseignements sur mon adjointe : qui est-elle ? Quel est son caractère ? En un mot comme en cent, je voudrais
savoir tout ce que vous jugerez utile de me transmettre…
- Et bien, elle est entrée voici quinze ans au
service de l’archevêché, en tant que simple secrétaire intérimaire…
- Mais comment a-t-elle pu devenir responsable
de service avant mon arrivée ?
- Par la force de son ambition et par la grâce
de la formation professionnelle, jeune homme ! Elle a réussi à évoluer dans cette structure longtemps restée inorganisée, jusqu’à occuper un poste élevé par rapport à son absence initiale de
diplômes, à savoir responsable des traitements.
- Une ambitieuse… Je comprends maintenant la
scandaleuse, car totalement contraire à l’éthique et à la morale, demande d’entretien qu’elle a faite dans mon dos. Tout s’éclaircit maintenant, si je rapproche ce méfait de l’histoire
personnelle de Sœur Hippopotame… Vous devez être au courant, je présume ?
- Bien évidemment ! Qu’allez-vous
imaginer !? Même sans prêter l’oreille à ces sornettes, les difficultés des uns dans notre système viennent toujours aux oreilles des autres !
- C’est malheureusement très humain… En tout
état de cause, mon adjointe a gravi un à un les échelons, et la création de mon poste dans la structure lui a coupé presque définitivement toute possibilité d’évolution ultérieure en même temps
qu’elle rajoutait une strate hiérarchique entre elle et le Père Régional… Un coup dur porté à l’ambition et la fierté, mais dont je ne suis pas responsable ! Peut-on m’imputer
personnellement tous les changements de l’organisation ?
- Vous vous dédouanez un peu vite de vos
responsabilités, mon Frère… Ne concluez pas trop vite qu’elle veut votre mort, faute de quoi vous pourriez fort bien
la provoquer par vous-même. Vous ressentez maintenant par empathie l’intense insatisfaction dans l’esprit Sœur
Hippopotame, due à votre arrivée. Mais vous prétendez ne pouvoir en être tenu pour responsable !
Subjectivement, vous l’êtes : eussiez-vous parfaitement maîtrisé le côté technique de la paye que la Sœur n’aurait jamais agi de la sorte. C’est votre incompétence en la matière, mêlée à
votre absence imbécile, voire votre refus de communication qui rapportés à la frustration de la Sœur sont la cause de ce coup de poignard dans le dos…
- Peut-être, mais je sens bien que des petites
mains cousent mon sac avec plus d’ardeur encore !
- Il peut cependant être communément admis que
malgré l’humiliation subie, vous pourriez acquérir rapidement la compétence technique de la paye.
- Pour sûr ! Ce travail ne nécessite
aucune intelligence particulière ! Mais pour autant, une communication ratée sur trois longs mois, comme vous vous êtes plu à le souligner, avec justice il est vrai, peut-elle se rattraper,
fût-ce par mon humiliation ? Je ne le pense pas : les jugements des esprits simples sur les personnes s’avèrent souvent définitifs et irréfragables.
Prenant sa respiration profondément et les yeux piqués de larmes, il ajouta après quelques instants :
- Je suis donc perdu. Avant même de tenter
quoi que ce soit, je sais confusément être perdu…
- Allons, allons, ne croyez-vous pas
dramatiser un peu rapidement ? Remplissez avec éclat la mission qui vient de vous être confiée, et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes.
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