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Hontes

Souffrances, amour, désespoir, moquerie, musique et philosophie... La vie, quoi !

Le tsunami de la Baie des Anges

Publié le 15 Septembre 2016 par Luc in Gisant

Nous étions dans une salle de réunion, au sixième étage d’un hôtel dominant la Promenade des Anglais avec vue plongeante sur la baie des Anges. Nous devions être en avance avec Audrey J. puisque nous n’étions que deux dans cette pièce moquettée et meublée de fauteuils en cuir italien et tables de bois clair. Les murs gris pâle étaient nus, ainsi qu’il est de coutume dans ce genre d’endroit où l’absence de personnalisation fait figure de must absolu.

 

Sans un mot, nous nous dirigeâmes vers la baie vitrée dont seules les larges fenêtres coulissantes étaient ouvertes, un pan transparent à hauteur de poitrine empêchant l’accès au vaste balcon blanc. Nous voyions les nuages obscurcir progressivement le ciel, passant du blanc au gris perlé moutonné de noir. Nous ne sentions aucun souffle d’air, simplement une chaleur moite invitant à l’inertie en ce début d’après-midi.

 

Le ciel se faisait cependant plus menaçant à mesure que n’arrivaient toujours pas les autres participants à la réunion. Nous vîmes au loin la mer commencer de bouillonner, l’écume blanche tartinant la grise étendue de traits irréguliers. L’onde se gonflait et s’affaissait de plus en plus rapidement. Le premier vent s’engouffra alors par les fenêtres, secouant nos chevelures d’une chaude caresse, et par réflexe nous nous frottâmes les épaules.

 

J’observai ensuite ce que je ne pourrais qualifier que de haut-le-cœur de l’onde indigeste, là-bas, loin dans la Baie, précisément devant la ligne où ciel et mer se rejoignaient, elle-même beaucoup plus près qu’un horizon désormais théorique. Mes yeux se livrèrent à un preste va-et-vient entre les courtes lames qui s’écrasaient blanchement sur la plage et l’indisposition de la mer qui paraissait s’aggraver à quelques encablures de la côte.

 

Puis l’étendue émit un nouveau hoquet, un rot peut-être, et se résolut à vomir enfin, pour se débarrasser de la pression digestive qui s’était emparée d’elle. Dans un spasme, son corps se raidit puis enfla démesurément en se roulant sur lui-même. « Ouh ! Celle-là elle va être belle ! », m’entendis-je poser en observant la naissance de la vague joignant géométriquement la pointe Malalongue et l’aéroport. Je m’attendais à assister au spectacle d’une belle déferlante sur la plage.

 

Je dus vite me détromper : plutôt que de se précipiter sur le sable gris clair, la vague ralentit sa course pour se régénérer de son propre roulis, pour atteindre une taille prodigieuse, un mur d’eau grise au sommet duquel d’impressionnants barbelés d’écume dansaient épileptiquement, une façade plus haute que notre hôtel. La première, Audrey recula de quelques pas sans un mot, couvrant ses épaules de ses bras, tandis que je demeurais bouchée bée à un mètre des fenêtres ouvertes.

 

Un tsunami ? A Nice ? L’hésitation ne paraissait guère de mise. C’en était un. Et nous allions le prendre en pleine poire avec nos larges fenêtres coulissantes ouvertes, offertes aux incoercibles assauts de l’élément liquide en furie. La vague nous boucha bientôt le ciel, dévoilant l’affreuse dentition grisâtre de sa gueule qui salivait abondamment, les babines retroussées d’un Moloch mal dressé, le corps trop musclé, une erreur génétique.

 

Parvenu à distance de notre précaire refuge de bois et de verre, le monstre cessa sa course, dressé comme une infranchissable palissade sertie de miradors agressifs conférant la certitude la puissance à ses occupants. Il se préparait au dernier assaut destructeur, nul doute sur ce point. Il allait nous broyer comme du petit bois, du granulat, nous noyer comme des enfants non désirés, nous laisser pour ma part à mon hébétude, pour celle d’Audrey à son désespoir de plus en plus marqué.

 

Mais alors qu’elle chancelait en notre direction pitoyable, la vague s’écroula sur elle-même à la verticale, dans un effet de World Trade Center aquatique. Pas une goutte ne mouilla mes cheveux épars, mon costume, la moquette, Audrey toujours recroquevillée debout et la tête baissée, toute d’humilité résipiscente. Cela étant, voyant l’onde noire à nouveau bouillonner au fond de la baie, prenant Audrey par le bras en reculant très lentement, je me fendis d’un « Bon, on va peut-être y aller là ».

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