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Hontes

Souffrances, amour, désespoir, moquerie, musique et philosophie... La vie, quoi !

Le missile chinois

Publié le 16 Septembre 2016 par Luc in Vertiges

Dans le village de Penero-Nevez à l’île d’Arz, les constructions sont baignées d’un soleil presque méridional, qui de leurs pierres sèches et claires diffusent une clarté presque trop forte. Avec quelques compagnons, nous déambulons en silence jusqu’à parvenir au détour d’une ruelle étroite et encaissée à une terrasse de bar composée de trois ou quatre tables ombrées. Nous nous faufilons par le peu d’espace libre pour enfin aboutir à la maison recherchée. Les hauts murs laissent donc la place à un vaste terrain herbu au fond duquel l’on aperçoit nettement une large véranda abritant des éventuelles intempéries une table dressée pour au moins trente convives.

Personne ne l’occupe cependant pour le moment, mais l’on devine des bruits de conversation émanant de la partie boisée du terrain, à gauche de la bâtisse. Je poursuis donc mon chemin tout droit, vers la cuisine pour saluer nos hôtes. Deux femmes que je ne connais pas vaquent à leurs occupations ménagères et culinaires. Devant le plan de travail, l’une d’elle termine à l’instant de rouler une pâte. Ses cheveux bruns sont longs et extrêmement denses, attestant de son origine méridionale, bulgare peut-être ? Du visage ovale et bistre aux joues pleines se dégagent deux yeux marron pas vraiment expressifs, à l’image du nez rond et de la bouche lippue d’où pend une cigarette filtre. Ouvrant sa blouse et dévoilant de ce fait une poitrine ample quoiqu’un peu tombante, aux corolles larges et claires, elle me signifie qu’elle « va s’occuper de moi ».

Elle me fait alors signe de retirer mon pull, d’un petit geste de deux doigts de la main gauche. Je m’y essaie sans succès car le tee-shirt est venu avec et que l’ensemble coince au niveau des dorsaux. Je replace ma mise et réussis enfin à ne retirer que ce fameux pull tandis que l’hôtesse, toujours le clope au bec, termine de faire la cuisine dans une franche absence de sensualité. Elle compte manifestement « s’occuper de moi » à même la table de cuisine qu’elle débarrasse promptement, alors même que le bar américain de la cuisine donne directement dans la grande salle à manger de la véranda, voire sur le coin ombré où au moins vingt personnes doivent discuter, au son de leur bourdonnement. D’un regard, je lui montre la direction des chambres. Elle insiste sur son plan d’origine et je m’approche d’elle pour lui faire comprendre que la situation pourrait fort bien devenir délicate, ou plutôt indélicate. Plus je me penche vers, plus la table pivote verticalement vers moi, qui suis bientôt allongé sur elle, m’y agrippant, la froide surface encore enfarinée m’empêchant désormais de voir le visage de la Méridionale.

Avant de pouvoir constater sa réaction, j’entends une rumeur inquiète se propager. Je tombe de ma table qui pivote en sens inverse pour se remettre en place, et me précipite vers la fenêtre de l’arrière-cuisine donnant sur l’extérieur et non sur la grande terrasse et le village. De derrière une colline moussue surgit de son sillage de fumées noires de charbon une fusée trapue, un cylindre à la gueule noire comme celles des bouches à feu médiévales. Elle décrit une ellipse dans le ciel immaculé et je ne doute pas un instant que sa cible soit la maison où doit se tenir la sauterie. Avec les deux cuisinières accortes, nous quittons la demeure en toute hâte, courant à travers le terrain en contrebas menant vers le parking du village.

Nous montons dans ma voiture et prenons la corniche en roulant à vive allure. En me tordant le cou j’essaie de voir où en est le missile. Grâce à la fumée noire qui marque après coup sa trajectoire, je constate que celle-ci s’est nettement infléchie et a finalement évité la maison en proie probable à la panique.

Le missile ne fait rien d’autre que nous suivre, c’est désormais évident. Il vole maintenant en rase-mottes sur la chaussée inférieure, son corps noir en épais cylindre acéphale mais doté d’une grande queue saurienne rouge surmontée de crêtes osseuses. Sur ce frétillant appendice caudal sont inscrits des caractères indubitablement chinois. Serait-ce le début de l’invasion ? Le péril jaune ? Ce missile enragé se tortille quelques centimètres au-dessus du goudron, nerveusement, chercheur sans tête persuadé d’avoir atteint son but en données GPS alors que nous roulons à la même allure que lui, mais trois mètres au-dessus, sur l’autopont de dérivation.

La fusée se rendra-t-elle compte de quoi que ce soit ? Reprendra-t-elle son vol jusqu’à notre éradication ? A la maison commune de Penero-Nevez ? Rien ne le dit, peut-être explosera-t-elle, dépitée et frustrée jusqu’au suicide mécanique ou cybernétique ? Mais pour le moment, nous roulons effrayés en rond autour de l’île d’Arz.

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