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Hontes

Souffrances, amour, désespoir, moquerie, musique et philosophie... La vie, quoi !

Le contrôle de police

Publié le 22 Avril 2016 par Luc in Le mur du temps

 

Tout avait commencé alors que j’étais au volant entre Aix et Lambesc, arrivant sur Saint-Cannat précisément, et que mon portable se mit à vibrer puis sonner. Il faisait plutôt beau ma foi et contrairement à mon habitude, je répondis volontiers. Une vois féminine me fit part de la nécessité d’assurer l’animation d’une table ronde dans le cadre d’un obscur Master of Science. Je pensai immédiatement à mon ami Olivier, directeur pédagogique de Master, mais ce n’était pas sa voix. Je ne parvenais guère à en placer une du fait du débit de mon interlocutrice, notamment sur la gêne que me causait le fait de réfléchir tout en conduisant.

 

Arrivant presque au centre de la longitudinale Saint-Cannat, je vis au loin un uniforme bleu à képi et moustache noire et réussis à placer à ma bavarde un sonore « Désolé ! Flics ! » avant de laisser précipitamment tomber mon téléphone toujours allumé, entre le volant et mon avant-bras recouvert d’un pull bleu-marine. Je positionnai soigneusement mes mains à dix heures dix sur le volant et baissai légèrement la tête lors d’un passage en tout point régulier devant ce policier mafflu et replet dont la bande blanche plastifiée qui ceignait la panse ventrue en diagonale et en ceinture lui donnait un curieux air d’obsolescence. Son regard noir ne se porta pas vers moi tout absorbé qu’il paraissait être par l’autre côté de la rue, vers la petite place adjacente du marché.

 

Je poursuivis ma route régulière et sans excès pendant une cinquantaine de mètres, jusqu’à ce qu’un autre flic, en civil celui-là, me fît signe de m’arrêter et m’indiquât du bras la direction d’un menu parking de sable clair. L’autre m’avait vu, c’était évident et le contrôle ne pouvait relever de la simple coïncidence. J’ouvris ostensiblement ma vitre tandis que de mon bras droit je desserrai l’étreinte qui bloquait le portable entre mon poignet et le volant. Il chuta sans bruit sur le tapis de sol. Gagné !? Non, il se mit à sonner derechef, probablement l’intarissable assistante de l’organisation de tables rondes. Le flagrant délit s’avérait constitué. On m’invita à descendre de voiture et me diriger vers le chef de patrouille à l’intérieur du café voisin.

 

Je poussai la porte vitrée recouverte de publicités pour le P.M.U. et autres jeux de hasard en me plaignant intérieurement que ce dernier n’avait guère bien fait les choses pour moi ce jour-là. Je vis le chef, habillé en civil, grand et gras, mal rasé et le cheveu brun bouclé, de petits yeux pochés, un nez court épaté contrastant avec sa large et féroce mâchoire. Il était assis sur une chaise en formica marron clair en équilibre sur ses deux pieds arrière, les pieds posés sur une table de bistrot de la même matière. En m’approchant, je constatai qu’il regardait sur une télévision murale que je ne pouvais voir lors de mon entrée dans les lieux, un match de football sans intérêt. Il se leva, me dominant d’une bonne tête.

 

Il plaisantait de sa voix grave, rocailleuse et alcoolisée, sur mon inconséquence de conducteur de fin de semaine. Je ne me défendais qu’avec une bien pâle ardeur, escomptant jouer profil bas, humilité et tout le toutim afin de bénéficier de son exceptionnelle clémence, bienveillance ? Ce fut dans cet état d’esprit défensif que je fus surpris lorsqu’il me proposa de boire un coup, en joignant le geste à la parole. Je déclinai sans l’ombre d’une hésitation, d’autant que j’avais « encore de la route à faire ». Il insista une fois, puis parut se résigner devant ma fermeté nouvelle. Sa bienveillance s’évanouit au même instant.

 

 

L’air maussade, il se saisit sur la table d’un vieux carnet à souche maculés de traces de doigts gras de cacahouètes ou autres chips et d’un Bic cristal hors d’âge, pour commencer à remplir le procès-verbal d’infraction, lequel engendrerait le paiement de l’amende et le retrait de points y afférents. Il continua à plaisanter et me fit signe de sortir, de faire le tour de l’immeuble et de m’adresser au guichet muni de ma contravention. Interloqué par les progrès de l’administration en termes de recouvrement immédiat des créances, je m’exécutai sans profiter du franc soleil qui dardait ses morsures sur les murs éblouissants désormais. Je m’approchai du guichet et commençai à me plaindre. Je prononçai l’air presque larmoyant que c’était « un scandale ! Jamais de ma vie je n’avais été coupable de la moindre infraction au Code la Route [je mentais ici avec une étonnante sincérité]. C’est un scandale de me sanctionner ainsi, moi qui n’avais rien fait ! ».

 

La guichetière à lunettes me fit silencieusement signe de lui donner le document jaunasse que j’agitais dans ma main droite. Tout en continuant ma dramatique philippique sur l’injustice qui me frappait douloureusement, je m’exécutai encore avec docilité. Elle le lut attentivement puis appela un galonné dans le bureau voisin ; celui-ci apparut derrière l’hygiaphone de la gendarmerie de quartier, l’air mauvais mais le sourire aux lèvres.

 

« Il faudra vraiment que le patron du bistrot d’à côté arrête ses conneries de nous envoyer tous ses clients qui ne consomment pas… Allez, circulez », fit-il en froissant la note représentant ce que le patron de bar eût voulu que je consommasse…

 

Commenter cet article

tironneau 07/06/2016 12:21

cela ne peut arriver qu'a un "brillant" avocat qui ne plaide pas ! et en plus ne boit pas non plus
bises
Gérard

Luc 07/06/2016 14:07

"Pas", tu attiges un tantinet ! "Raisonnablement", dirons-nous !

gtironneau 22/04/2016 12:05

magnifique !