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Hontes

Souffrances, amour, désespoir, moquerie, musique et philosophie... La vie, quoi !

R143 Vieillesse

Publié le 5 Novembre 2015 par Luc in Gisant

 

Encore un séminaire dont l’absurdité habituelle ne me choquait même plus. Dans l’ambiance voulue décontractée et sportive, des porcs en sportswear devaient faire dégouliner un peu de sueur par leurs pores obstrués, de façon à ce que par l’effort commun l’on puisse constituer un groupe de spores, dans la multiplication végétative et l’autoreproduction de bonnes pratiques.

 

Bref. Après une scène étrange où un cadre important me commentait l’imposant présentoir de chaussures de running, ayant constaté ma surprise devant une paire de Stan Smith très modernes d’une taille de bâtard, puis devant une seule basket de petite fille taille 32 usée jusqu’à sa corde violette. Il me confiait que les Stan Smith rutilantes de bandes plastifiées et de patchs vert pomme étaient pour lui et sa fille, tandis que les autres, usagées, seraient réservées à son épouse et à son fils.

Je me désintéressai bientôt de ce monologue insensé, malgré toute la sympathie que je pouvais éprouver à l’égard de ce grand bonhomme totalement drogué aux endorphines de la course à pied.

 

Remontant un talus herbu avec le reste du groupe, j’entendis le grand chef décréter l’organisation d’une partie de football, ce dont je me réjouis immédiatement… avant de m’emporter quand je compris par la matérialité des faits que seuls les cadres supérieurs auraient le droit d’y participer. Je les voyais gloussant, se disputant le ballon jaune avant même d’avoir pénétré sur le terrain situé après le talus. J’entendis les premières frappes de balle et engageant un demi cercle dépité de mon bras gauche, courant de la hanche jusqu’à derrière la tête, je m’éloignai et réintégrai ma chambre assez luxueuse.

 

Je m’interrogeais sur ce que j’allais bien pouvoir faire tandis que les cadres supérieurs s’amusaient comme des fous malgré un niveau footballistique accablant. Télé ? Bof. Bouquin ? Oublié à la maison. La solution me fut, comme souvent, exogène. On m’invita à ma totale stupéfaction à une partie de foot sur un terrain de handball situé dans le gymnase du complexe accueillant notre séminaire. Christophe, mon collègue et ami, avait été à l’origine de l’initiative, irrité qu’il avait probablement été, tout comme moi, de l’ahurissant égoïsme anti-managérial des cadres supérieurs.

 

Mon entrain, mon enthousiasme laissèrent bientôt place, alors que la partie venait de commencer dans l’atmosphère suffoquée du gymnase, à une certaine crispation. Manifestement mon corps ne répondait pas aux sollicitations de la façon que j’aurais voulue. Je me traînais lamentablement sur le béton. J’avais la sensation de courber l’échine, de ne pas pouvoir mettre un pied devant l’autre plus rapidement qu’un centenaire en déambulateur. Christophe remarqua mon désarroi et me demanda d’un air mi-digue, mi-raison : « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu plantais but sur but avant… ». Je ne pouvais l’ignorer : je n’étais plus au niveau. Pourtant, je n’avais rien perdu de ma science du jeu, de mon regard d’aigle lorsqu’il s’agissait d’anticiper les déplacements.

 

D’ailleurs, je vis Christophe faire un bon crochet au milieu du terrain et ouvrir l’intérieur de son pied droit tandis que deux défenseurs montaient sur lui en laissant entre eux une voie royale pour une passe probablement décisive. Il fit la passe qu’il convenait et j’avais de l’avance sur mon chaperon. Je voulus me précipiter sur le ballon, mais mon vieux corps ne se fendit pas du coup de rein nécessaire, ne fournit pas l’accélération sur trois mètres qu’il aurait fallu. Je touchai à peine le ballon de la pointe du pied droit en faiblarde extension lorsque j’aurais dû le caresser de l’intérieur du pied gauche en obliquant ma course sur la droite afin de me mettre en position de tir.

 

Je ne renonçai pas cependant : le fait d’avoir détourné le ballon, même légèrement, avait eu pour conséquence inattendue d’avoir mis dans le vent un troisième défenseur dans une sorte de grand pont involontaire. Le ballon poursuivait désormais mollement sa course vers les cages adverses, et je n’étais qu’à deux mètres de lui quand le libéro adverse devait bien en avoir quatre à parcourir. Le but était ouvert. Je voulus courir vers la sphère de plastique trop gonflée, smiley absurde de ma déshérence, mais mes vieilles jambes me lâchèrent encore.

 

Deux pas de plus d’intense faiblesse et je vis le libéro prendre possession du ballon sans même en avoir eu l’air. Tout se déroba sous moi et je tombai sur mes fesses maigres à présent, dans les bruits sourds des ischions sur le béton, deux clous enfoncés sur mon cercueil noir. Ainsi assis, les jambes décharnées et tremblantes à demi repliées, les bras desséchés les entourant alors que mon visage irait s’enfouir dans ce creuset de ma déliquescence, je ne pus tenir cette position plus de trois secondes, trop dure, trop honteuse et ridicule. J’irradiai de chagrin.

 

Alors je renonçai, lâchai prise, et m’étendis sur le dos, de tout le long de mon corps osseux, débile et sénile, pour pleurer à toutes larmes.

 

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