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Hontes

Souffrances, amour, désespoir, moquerie, musique et philosophie... La vie, quoi !

La mort d'un fils

Publié le 20 Octobre 2015 par Luc in Nerveux vieillard

En ces périodes troublées, un milicien ennemi en uniforme sombre et casque lourd s’enfuit le long d’un chemin de campagne clair et poussiéreux. Notre groupe de partisans le poursuit à une vingtaine de mètres. Il longe à présent des bâtiments de pierre sèche, presque blanche, dotés de deux étages percés d’ouvertures sombres. Les rez-de-chaussée sont manifestement des remises désertes, tandis que les niveaux servent de grenier à grain ou à fourrage, ainsi que semblent l’indiquer les étranges portes noires affleurant le mur mais sans escalier ni échelle.

 

C’est alors que l’un des nôtres dépasse notre petit groupe de poursuivants en vélo, à vive allure. Il rattrape en quelques coups de pédales le fuyard éperdu, en riant me semble-t-il tandis qu’il nous laisse derrière lui. Il abat joyeusement le milicien dans le dos, qui s’effondre sans un cri. A l’instant suivant, avant même que le jeune homme à vélo, quinze ou seize ans tout au plus, se soit complètement arrêté après avoir tiré puis freiné, un bruit de tir fend l’air. Je vois une balle le traverser entre l’omoplate gauche et le pectoral droit, faisant jaillir une gerbe de sang en guise de bouquet final à sa course vive. Le jeune partisan pousse un cri strident, avec une voix que je connais, et chute face contre terre. Nous arrivons bientôt sur les lieux. Nous ignorons encore qui a abattu le cycliste, même si dans la mesure où plus aucun tir ne vient égailler notre petit groupe, il peut désormais paraître certain que l’un de nous, tirant en courant sur le fuyard, a involontairement abattu notre jeune compagnon.

 

Retournant le cadavre ami, je constate qu’il n’est autre que mon fils, dont la fréquence connue du cri m’avait alerté. Je garde sur le moment un calme complet, impavide même lorsque les deux corps sont chargés puis projetés dans l’un des silos à grains faisant face à là où les deux vies se sont terminées. Je vois la forme de mon fils à demi recouverte de farine, de poussière et de grains ; il a atterri recroquevillé en position fœtale et semble ainsi rajeuni. Je reconnais ses jambes potelées d’enfant. Avant de refermer le sas du silo, j’émets une demande à mes compagnons, celle visant à mettre une plaque, ou tout autre signe distinctif sur le silo aux fins d’identification des cadavres, en vue de leur enterrement digne quand la guerre sera finie.

 

On me répond unanimement qu’il n’y a pas de temps à perdre et nous nous dirigeons à marche forcée vers la ville après nous être délestés dans une cache forestière de nos armes et tenues de combat. C’est donc en tenue civile et légère que je traverse maintenant une rue, sur le passage piéton… et les forces viennent à me manquer. Mes jambes se dérobent sous mon poids. Il m’a suffi de penser une petite seconde à mon fils en m’étonnant concomitamment de mon calme, de ma froideur minérale, mon courage stoïque, pour qu’immédiatement je succombe, emporté par les tourments des émotions. Je pleure dès lors comme une fontaine, je marche presque en canard tellement le vertige, le tournis désordonnent mes mouvements avec le chagrin qui monte, et je sanglote « E., E., bande d’enculés, ils me l’ont tué », avant de m’écrouler sur le bitume, ivre de tristesse et empli de larmes, sans plus aucune possibilité de me relever un jour.

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