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Hontes

Souffrances, amour, désespoir, moquerie, musique et philosophie... La vie, quoi !

La fuite

Publié le 12 Octobre 2015 par Luc in Nerveux vieillard

Nous étions faits comme des rats, prisonniers dans une pièce du second étage d’un appartement duplex. Je voyais en bas de l’escalier la lumière sortant de la cuisine, d’où provenaient des éclats de voix. Ces derniers ne laissaient guère de place au doute : nous allions être exécutés sous peu.

Il fallait s’évader, il n’était nulle autre solution.

 

L’un des hommes dont le visage était mangé par l’ombre de la clarté déportée du plafonnier pénétra dans notre pièce et se saisit d’une femme qu’il fit lever en la bousculant puis descendre l’escalier devant lui. Je passai une tête et constatai que les assaillants venaient de fermer la porte de la cuisine en bas.

C’était notre chance. Avec l’autre femme de la pièce, nous n’eûmes besoin d’aucun mot pour nous mettre d’accord sur la nécessité d’agir vite, maintenant. Nous dévalâmes l’escalier à pas de loup, et j’ouvris délicatement la porte de l’appartement située juste en face de la porte close de la cuisine d’où s’épandait le son violent de l’interrogatoire de celle que nous nous apprêtions à abandonner à son sort.

Gardant le gros trousseau de clés avec moi, je laissai l’autre femme refermer doucement la porte et nous courûmes dans les escaliers entièrement grillagés qui nous permettraient d’atteindre le bas de l’immeuble. Nous descendions tellement vite que nous devions accrocher au passage les deux solides poteaux de chaque palier, afin d’éviter d’emplafonner les murs. Je me sentais d’une légèreté folle, mes pieds ne touchaient plus le sol dans cette chute à peine contrôlée et seule la force de mon bras droit mis en crochet sur les poteaux évitait la catastrophe.

Le bruit de notre course sur les caillebottis métalliques avait néanmoins dû être trop fort puisqu’au bout de trois étages descendus, nous entendîmes des cris de fureur et une porte claquer violemment. Nous étions poursuivis désormais, notre absence avait dû être remarquée par nos agresseurs.

 

Nous arrivâmes essoufflés dans le hall vitré de l’immeuble et décidâmes de sortir par une issue secondaire, au cas où l’entrée principale aurait été gardée. Je tentai de refermer derrière moi cette mauvaise porte en vieux PVC transparent mais jauni par le soleil et le temps. Je perdais du temps. J’essayai toutes les clés mais aucune n’arriva à faire fonctionner la serrure. Tant bien que mal, je faussai les gonds et courus vers l’est tandis que je relevai immédiatement que l’autre femme ne m’avait pas attendu et cavalait vers le nord. Notre séparation était-elle une bonne idée ? Je n’en savais rien mais décidai de persister dans mon idée originelle. Je sentais le souffle de nos poursuivants sur mes talons, et l’avenue sur laquelle je courais était un véritable piège. Je m’engouffrai donc dans la première rue à droite avant de reprendre à gauche à la suivante, en parallèle donc à l’avenue que je pouvais voir sur ma gauche à chaque nouvelle rue perpendiculaire. Ciel gris et béton gris, immeubles de verre, de plastique et de métal… non, j’étais encore trop proche de l’artère, trop facile à repérer. Une fois encore, je pris donc à droite tandis que malgré le rythme élevé de ma course, je ne fatiguais absolument pas, puis encore à gauche où une rue plus calme obliquait légèrement vers le sud. Je passai un jardin public, puis le trottoir s’élargit devant l’entrée d’une vaste résidence dotée d’un grand portail couleur rouille.

 

Là, l’abattement me saisit. La fatigue aussi. Je m’arrêtai, les mains sur les genoux et m’affalai sur un fauteuil de camping en toile, posé à côté des containers à poubelles. Je me saisis du bout de la main d’une vieille couverture mangée aux mites, marronnasse, et m’en recouvrit, ainsi que d’une casquette de poulbot hors d’âge dont je me couvris le chef.

Je m’aperçus alors que mes assaillants soit avaient stoppé la poursuite, soit s’étaient fourvoyés dans une mauvaise direction.

Je m’aperçus alors de l’âge de la peau de mes mains, maculées de taches de vieillesse, couvrant mes doigts déformés par l’arthrose.

Je m’aperçus alors au mouvement désordonné de mes lèvres supérieure et inférieure sur mes gencives que je n’avais plus de dents.

Je m’aperçus alors que je n’étais un petit vieux assis sur un pliant en bordure d’un jardin public.

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