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Hontes

Souffrances, amour, désespoir, moquerie, musique et philosophie... La vie, quoi !

Electrocution

Publié le 21 Octobre 2015 par Luc in Nerveux vieillard

Je pressentais qu’il devait arriver quelque chose. On m’avait tellement parlé d’un grand vaisseau bleu que je pouvais me l’imaginer dans les moindres détails : sa forme oblongue, sa taille gigantesque puisque son nez devait culminer à pas moins de mille mètres, tandis que son ventre rebondi, bleu turquoise et strié de lignes blanchâtres aléatoires pouvait ombrer l’ensemble de la ville. Je m’étais vite convaincu qu’il n’existait pas réellement : seul trônait au centre de la cité le vieux temple aux cinq arches à gueules de lions, construit en pierre beige et à la nef verticale. Le vaisseau bleu qui aurait dû se trouver là ne quittait cependant pas mon esprit. Je me sentais en son sein alors qu’il décollerait. La sensation de la prime accélération serait impressionnante mais attendue, prévisible. A ma grande surprise, une seconde accélération me clouerait sur ma couchette, désagréablement cette fois. La troisième intervenant peu après commencerait à brûler mon corps. La quatrième survenue encore plus vite ferait bouillonner mon sang, m’écrasant comme un marteau pilon. La dernière achèverait de disperser mes molécules dans la cabine confinée en faisant cesser la douleur.

 

J’en étais à ces réflexions sur l’issue fatale du voyage lorsque l’alarme retentit. Je me levai d’un bond et rejoignit la colonne d’urgence sur le chemin clair qui serpentait en descente raide vers un vallon désolé. Nos sacs bringuebalaient sur nos épaules, témoignant de la rapidité de notre course. Je croisai bientôt deux enfants noirauds, sales et dépenaillés, des Roms probablement. Le premier d’entre eux, le plus petit, âgé de sept ou huit ans et au visage à la fois large et fin, dégageait une forte odeur de roussi. Je m’accroupis face à lui et constatai que les pointes de ses cheveux châtains et bouclés étaient complètement brûlées. Je relevai également trois brûlures au deuxième degré sur sa main gauche, la chair blanche tachetée de sang détonnant avec sa peau bronzée. Son regard marron me dit que cela n’était rien par rapport à ce que le faisait souffrir sa cuisse gauche qu’il pressa à travers son jean en joignant le geste à la parole. Je jugeai rapidement que son état nécessitait des soins mais n’était pas suffisamment grave pour justifier une évacuation d’urgence, moins grave en tout état de cause que la situation générale que je subodorais en contrebas.

 

Je repris ma course en soulevant la poussière blanche du chemin cahoteux et débouchai dans une clairière de pierre où je vis deux de mes camarades de la colonne secouer des filins d’acier sombre tombés au sol pour tenter de dégager le corps d’un autre enfant plus âgé, quatorze ans peut-être. Ce corps était là, prisonnier à trois mètres de hauteur d’une grille métallique verticale irriguée par les câbles à haute tension tombés sur elle. Il était soudé en croix à la grille par les pieds et les mains, comme si son saut qui se fût voulu salvateur avait été suspendu, dans une position presque christique. Je voyais son visage aux traits grossiers à moitié recouvert par son épaisse chevelure brune et frisée, penché vers l’avant et sans plus aucune réaction dans les odeurs de chair brûlée. Il n’y avait plus d’étincelles lorsque mes compagnons réussirent enfin à faire passer les câbles par-dessus la grille. Mais le corps sans vie demeura soudé au métal de la grille, crucifié dans le paysage de pierraille grise et beige. L’agitation des secours n’y ferait rien. Il était mort.

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